Pourquoi la "taxe Google" est une ânerie

Pourquoi la "taxe Google" est une ânerie Cette taxe ne permettra pas de lutter contre le monopole présumé de Google dans la recherche et les liens sponsorisés, ne financera pas l'innovation et générera des effets de bord incontrôlés.

Google est ce que l'on appelle un "cygne noir". Une anomalie. Par la qualité de ses technologies, de ses fondateurs et salariés et de ses produits, cette entreprise a réussi à s'imposer sur le marché de la recherche sur Internet comme aucune autre. Ses parts de marché sur le search se situent entre 80 et 97% dans une grande majorité de pays. Mais Google ne s'est pas arrêté là et a profité de cette position pour prendre une part considérable du marché de la publicité sur Internet. Part qui progresse d'année en année. C'en est trop, disent les détracteurs de Google : le moteur jouit d'un monopole dans la recherche, qu'il utilise pour éliminer ses concurrents dans d'autres secteurs (la vidéo en ligne, a affirmé par exemple Dailymotion), pour gonfler artificiellement les coûts des liens sponsorisés et pour imposer sa propre vision de la culture. Et tout cela en utilisant des mécanismes d'optimisation fiscale lui permettant de payer moins d'impôts. Comment corriger cette anomalie ? En taxant Google, expliquent de nombreux acteurs, dont des députés français au Parlement européen.

Comment partir d'un diagnostic sans doute proche de la réalité pour en arriver à un remède aussi décorrélé de toute réalité ? Réfléchissons un peu. Tout d'abord, on accuse Google de monopole sur la recherche et les liens sponsorisés. Cela voudrait dire que cette entreprise est capable de fixer ses prix sans contrainte (de concurrence, de marché...) et de faire payer ce qu'elle souhaite à ses clients. Si on taxait Google de 10%, cela ne changerait rien à sa position monopolistique supposée : elle pourrait donc faire payer à ses clients 10% de plus sur ses prestations pour compenser la taxe. Qui paierait donc la taxe au final ? Les clients de Google. A savoir l'avocat du coin qui, lui, n'est pas en position de monopole. Encore plus "drôle", le montant de la taxe serait reversé à un "fonds européen pour la culture". Et voila notre avocat du coin taxé pour payer le site Internet du Quai Branly. On croît rêver.

Mais, la malice n'ayant pas de limite, cette taxe ne pourrait sans doute pas toucher uniquement Google, car le "délit de sale gueule" n'est pas encore écrit dans notre bon droit. Il faut trouver un "truc" sur lequel reposerait la taxe Google. Le truc en question serait "les flux de données", selon le projet en cours. Qui précise que seuls les "géants nord-américains" y seront soumis. Ce qui est risible car cette taxe, pour s'appliquer, devra concerner tous les assujettis ou aucun d'entre eux mais pas seulement "les Américains parce qu'on les aime pas", cette clause n'étant pas prévue par les traités commerciaux engageant l'Europe. Prenons donc un secteur concurrentiel comme celui de la vidéo en ligne. Taxer les flux de données reviendrait à taxer Youtube donc Google qui, on l'a vu plus haut, trouvera fort opportunément matière à compenser la taxe, sa position de monopole présumée le lui permettant. Mais aussi Dailymotion qui consacrera une partie de ses revenus à contribuer au "fonds européen pour la culture" et qui, n'étant pas en situation de monopole pour sa part, ne pourra pas aussi facilement compenser la taxe. Résultat : Google finira à l'équilibre ou légèrement en surplus, Dailymotion en négatif.

Quelle solution alors ? Empêcher Google d'utiliser sa position de monopole sur la recherche (qui n'est pas répréhensible en soi, c'est un état de fait et on ne va pas forcer les Européens à utiliser Altavista) pour créer d'autres monopoles sur d'autres secteurs. Aux Etats-Unis, le Sherman Antitrust Act permet de démanteler une entreprise affichant des pratiques anticoncurrentielles marquées. American Tobacco et AT&T en ont fait les frais. IBM et Microsoft y ont échappé de justesse, surtout car l'Histoire est allée plus vite que la justice. IBM a été considérablement ralenti pendant les 13 ans de son procès et Microsoft a vu son monopole sur les systèmes d'exploitation se briser sur la déferlante Internet. Aujourd'hui les Etats-Unis hésitent sans doute à s'attaquer à Google, une réussite internationale qui, quand elle ne contourne pas le fisc américain, est une source de devises pour le pays. Mais le traité européen prévoit également l'abus de position dominante. Plus précisément, quelles options sont possibles ?

- "Dégrouper" Google le moteur de recherche de Google la régie publicitaire. Par exemple en permettant à n'importe quelle régie de vendre des liens sponsorisés sur Google en fixant ses propres prix. Chaque régie pourrait acheter sa présence sur le moteur réellement au plus offrant (donc à partir de 1 centime le mot-clé et non pas 7 voire 12 comme un client lambda actuellement) et le revendre à son client final. Cela introduirait de la concurrence dans le pricing des liens sponso tout en permettant à de nouveaux acteurs de se positionner sur ce marché. Google pourrait continuer ses deux activités de moteur et de régie s'il le souhaite, mais sa régie ne disposerait plus d'aucun avantage. Ce type de dégroupage a été réalisé en France sur la boucle d'accès locale et a forcé France Télécom a accueillir sur son réseau ses concurrents qui ont pu, à l'instar de Free avec sa Freebox, développer des offres différentes avec des modèles économiques adaptés. S'il est possible de dégrouper des millions de lignes de téléphones, il est bien possible de dégrouper des liens sponsorisés, non ?

- Imposer à Google la publication des critères de positionnement dans les résultats de recherche lorsqu'il édite lui même des services. Pourquoi interdire à Google de créer un service de vidéo ? Sans doute, par ses technos et la qualité de ses produits, l'entreprise peut apporter un réel service aux internautes. Mais on ne peut admettre dans ce cas-là que Google classe son service systématiquement au-dessus de celui de ses concurrents. Lorsque Google est à la fois juge (les résultats de recherche) et partie (il édite un service classé), il doit rendre publics les critères et les algorithmes de classement. Pour que chacun puisse s'assurer qu'abus de position dominante il n'y a pas.

- Réguler Google. Depuis quelques mois Google enregistre la position géographique de ses utilisateurs lorsqu'ils se connectent. Désactiver l'option et faire supprimer les données personnelles est - évidemment - un chemin de croix. Réguler ce type de pratiques et les exploitations de données personnelles par le moteur l'empêcherait d'utiliser son énorme avance technologique pour battre ses concurrents sur le front du marché publicitaire. Plutôt que de forcer le moteur à afficher des avertissements idiots sur l'utilisation des cookies, que l'on s'intéresse enfin à ses bases de données et à l'usage qui en est fait.

- Susciter la concurrence, la vraie. Vouloir créer un concurrent européen de Google est une chose mais encore faut-il se battre avec les mêmes armes. Google est né dans un garage comme des dizaines de milliers de start-up la même année. Pour vivre et devenir ce qu'elle est, cette société a eu l'obligation d'être meilleure, plus innovante, plus rapide que les autres. Sinon elle serait morte comme 99% des start-up née la même année qu'elle. Que faut-il en déduire ? Que l'on ne créera pas le prochain Google en partant d'un "fonds européen pour les moteurs de recherche" doté de 200 millions d'euros de financement. Ce type de fonds ne peut aboutir qu'à un Quaero, le bide multinational européen. Si l'on veut un concurrent de Google, que l'on utilise les mêmes méthodes que Google. Au lieu de taxer le premier, décidons un moratoire de taxes sur les start-up qui oeuvrent dans le domaine du search, de la sémantique, de la publicité en ligne. Donnons leur un avantage anticoncurrentiel face à Google pour qu'elles puissent lutter d'égal à égal. 99% vont mourir. Peut-être que le 1% aura permis de créer quelque chose.

Avez-vous d'autres idées ? Parlez-en dans les commentaires plus bas ! Mais si la seule ambition de l'Europe est de "tirer un peu de fric" sur le dos de Google, elle ne résoudra rien au problème posé (classique), générera des effets de bord incontrôlés (encore plus classique) et tombera bien loin de son ambition d'origine.

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