Jean-Christophe Ordonneau (Melcion, Chassagne & Cie) "Les investisseurs nuisent aux entrepreneurs"

Conseillant les entrepreneurs depuis 20 ans, Jean-Christophe (ou Jean-Xtophe) Ordonneau explique pourquoi il leur conseille d'éviter de faire appel aux acteurs du capital-risque.

Présentez-nous votre cabinet, Melcion, Chassagne & Cie ?

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Jean-Christophe Ordonneau, associé de Melcion, Chassagne & Cie. © S. de P. Melcion

Nous sommes un cabinet spécialisé dans le conseil aux entrepreneurs. A l'origine nous avions une activité de banque d'affaire exclusivement réservée aux entrepreneurs mais nous nous sommes aperçus que faire de la levée de fonds n'est pas bénéfique à nos clients. Ce type d'activité nous posait un souci éthique puisque nous avions une forte incitation financière à pousser nos clients à réaliser ce type d'opération. Nos intérêts n'étaient donc pas alignés avec les leurs.

 

Comment avez-vous fait évoluer vote activité ?

Quand notre travail était encore d'accompagner nos clients dans leur levée de fonds, on leur proposait de les conseiller gratuitement. Aujourd'hui nous sommes spécialisés dans le coaching d'entrepreneur : on leur demande de nous parler une fois par mois et de décider de notre rémunération. 80% de nos clients paient entre 50 à 800 euros par mois. Et 20% de nos clients nous rémunèrent entre 1 000 à 7 000 euros par mois.

 

Pourquoi leur déconseillez-vous de lever des fonds ?

"Les investisseurs n'aident pas toujours les sociétés à accélérer leur développement"

Les entrepreneurs sont des individus dont les besoins évoluent sur deux axes. Le premier est le besoin de prendre le contrôle de leur destiné. Le second est l'axe définissant leur envie de changer le monde. L'entrepreneur se situe au sommet de ces deux axes. Notre rôle est de lui permettre d'y rester tout en offrant des perspectives de développement à leur société. Or une levée de fonds va altérer ces considérations car les investisseurs nuisent au contrôle de leur destinée. Nous pensons par ailleurs qu'ils n'aident les sociétés à accélérer leur développement.

 

Pourquoi dites-vous cela ?

Aux Etats-Unis le magazine Inc. réalise un classement annuel des 500 sociétés américaines qui ont la plus forte croissance sur les trois dernières années. La moyenne des fonds levés par ces sociétés est de 75 000 euros, c'est à dire presque rien. Et les entrepreneurs disposent encore en moyenne de 70% de leur capital. Seuls 2% d'entre eux ont fait appel à des investisseurs en capital-risque. Lever des fonds n'est donc pas toujours la solution. Mieux vaut que les entrepreneurs développent leur culture de la vente, qui reste en général peu développée chez les start-upers. C'est certainement leur principal lacune.

 

Mais ne considérez-vous pas votre activité complémentaire à celle des acteurs du capital-risque ?

L'industrie du capital-risque est à la frontière de l'escroquerie. En décembre 2007 une étude réalisée par le professeur à HEC Oliver Gottschalg est sortie dans le Harvard Business Review. Il a étudié la performance de 1 184 fonds d'investissements qui ont été levés entre 1980 et 1995 en analysant les performances des investissements et sorties réalisés jusqu'en 2004. Les fonds les plus performants communiquaient sur un TRI (taux de retour sur investissement, ndlr) de 464% par an. Or ce taux est purement théorique car il est calculé ente le moment d'un investissement et celui du désinvestissement et non sur la durée du fonds. En se plaçant du côté du LPs (investisseur institutionnel, c'est-à-dire l'investisseur de l'investisseur, ndlr), ce taux tombe à 31%.

"L'industrie du capital-risque est à la frontière de l'escroquerie"

Lever des fonds serait donc une erreur pour un entrepreneur ?

Il faut en moyenne un an à l'entrepreneur pour lever des fonds. En face de lui, il y a quelqu'un qui lui dit "Sur 100 sociétés que je rencontre, j'investis dans une seule". Or, les statistiques indiquent que les capitaux-risqueurs voient un seul dossier sur 30, voire sur 50, réussir vraiment. On a donc au total moins d'une chance sur 100 de réussir en faisant appel à eux et encore faut-il que l'entrepreneur arrive à rester au management de la société.

 

Vous déconseillez également aux entrepreneurs de vendre leur start-up ?

"Les personnes à l'origine du mouvement des Pigeons ne sont pas des entrepreneurs"

Quand un entrepreneur vend sa société, dans le meilleur des cas il reçoit de l'argent qui représente un discount des futurs cashflow qu'elle aurait génére, mais il se prive surtout d'une capacité à "changer le monde". Prenons un exemple. En 2001, Rafi Haladjian a vendu sa société FranceNet. Il a ensuite continué à créer des sociétés sans avoir le même succès qu'avec FranceNet. Aujourd'hui les gens pensent qu'il a juste eu de la chance alors que je crois qu'il est l'un des entrepreneurs les plus doués de sa génération. Si l'on compare son parcours avec celui d'Henri Seydoux qui est toujours à la tête de Parrot, société qu'il aurait pu vendre à plusieurs reprises, on se rend compte que Parrot a connu des flops mais cette société a su conserver sa capacité à créer de la valeur. Lorsqu'un entrepreneur vend sa société, il perd sa capacité à créer de la valeur. Cette capacité s'appuie à la fois sur une image, des équipes et une notoriété qui se construit dans la durée.


Comment avez-vous perçu la fronde des "pigeons" ?

"Fleur Pellerin devrait se demander pourquoi si peu de PME deviennent des ETI"

Les personnes à l'origine du mouvement des Pigeons sont des gens qui prétendent représenter les entrepreneurs. Mais ce n'est pas le cas. Ils étaient pour la plupart des investisseurs qui avaient des intérêts différents. Personnellement, si je devais conseiller quelque chose à Fleur Pellerin c'est de se demander pourquoi si peu de PME deviennent des Entreprises de taille intermédiaire (ETI). Outre le droit du travail, le problème vient également des banques et plus précisément d'une loi datant de 1984 qui les a autorisé à faire autre chose que du prêt. Il faudrait que les banques décident si elles font du prêt ou autre chose. Cela inciterait la création de petits établissements dont le métier serait notamment de financer la croissance.


Diplômé de l'Institut des PME, de l'ESLSCA, du Conservatoire National des Arts et Métiers, de l'université de Stanford et de l'Institut de la Gestion Publique et du développement Economique, Jean-Christophe Ordonneau a fondé la Financière Melcion d'Arc en 1993, devenue une structure associée "Melcion, Chassagne & Cie", en 1996. Il a également créé deux start-up dans le secteur de la mode et est également professeur de boxe thaïlandaise. Il a co-écrit l'ouvrage "Hors-piste ! Entreprendre sans idées reçues", aux Editions les Carnets de l'Info.

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