Marché des cryptos : pourquoi rien ne se passe comme prévu
Ceux qui ont voté pour Donald Trump par crainte de l’inflation ou rejet des guerres perpétuelles ont de quoi être fortement déçus. Pour les fans de cryptos séduits par sa campagne de 2024 très favorable aux jetons numériques, le sentiment est sans doute plus ambigu, et par là-même plus frustrant. Sur ce plan-là, le président américain a en effet tenu ses promesses de campagne, nommé des personnalités proches de l’industrie à des postes clefs et mis en place des régulations favorables aux cryptos.
Pour autant, on est loin de l’âge d’or qu’avaient espéré les amateurs de cryptomonnaies suite à la réélection de Donald Trump. Tout avait pourtant bien démarré. En décembre 2024, le bitcoin a pour la première fois dépassé le seuil de 100 000 dollars, surfant sur une vague d’enthousiasme liée à la perspective d’un gouvernement très favorable aux cryptomonnaies aux Etats-Unis. La confiance s’est maintenue jusqu’à début octobre 2025, où le cours du bitcoin a atteint un nouveau record de 126 000 dollars.
Mais depuis, les choses vont de mal en pis. Le plus célèbre des cryptoactifs s’échange à l’heure de la rédaction de cet article autour de 69 000 dollars, soit le niveau qui était le sien avant la réélection de Donald Trump. De Tether à Binance, plusieurs sociétés de premier plan sont en difficulté. Gemini Space Station, la plateforme d’échange de cryptoactifs des frères Winklevoss, soutiens de Donald Trump, a prévu de licencier pour compenser ses pertes et de quitter les marchés européens et australiens. "Je n’ai jamais vu un tel découragement à propos de l’industrie crypto", a récemment déclaré Nic Carter, associé fondateur de la société d’investissement crypto Castle Island Ventures.
Des marchés peu rassurés
Répondant à l’OPA orchestrée par Trump et son équipe, l’industrie des cryptos a largement financé la campagne de celui-ci pour sa réélection, ainsi que celle de nombreux candidats républicains au Congrès.
L’administration Trump a largement tenu ses promesses en la matière. David Sacks, proche de l’industrie, a été nommé Tsar des cryptos, tandis que Paul Atkins, autre fervent défenseur des jetons numériques, est venu remplacer le crypto-sceptique Gary Gensler à la tête de la SEC, gendarme de la bourse américain. Plusieurs procès ciblant des entreprises cryptos ont aussi été abandonnés. L’administration Trump a même écarté toute idée d’une monnaie numérique de banque centrale, projet qui déplaît aux éléments libertariens très présents dans l’industrie crypto, et passé cet été le GENIUS Act, qui encadre les stablescoins et très bien reçu par l’industrie.
Il y a certes aussi eu quelques déceptions : le Clarity Act est actuellement bloqué au Sénat, l’industrie bancaire souhaitant notamment l’inclusion d’une mesure interdisant aux intermédiaires de marché, tels que les plateformes d’échange de cryptoactifs et de stablecoins, d'offrir à leurs utilisateurs des intérêts ou d'autres formes de rémunération sur leurs avoirs. Cette opposition, qui a suscité des critiques au sein de la communauté crypto, a retardé le passage de cette loi censée redéfinir les frontières de compétence entre le CFTC et la SEC. Il s’agit d’une demande majeure de l’industrie des cryptos depuis des années, l’incertitude en la matière ayant à plusieurs reprises plongé le marché dans la tourmente.
Mais hormis ce bémol, la sphère des cryptos peut globalement se targuer d’avoir une oreille favorable à la Maison-Blanche, ce qui rend la débâcle actuelle sur les marchés encore plus difficile à avaler, puisque même des politiques très favorables ne semblent guère pouvoir apporter à l’industrie la stabilité à laquelle elle aspire.
Les cryptos prises dans un cercle vicieux
Comment expliquer, dans ce cas, les difficultés que connaît actuellement le marché des cryptomonnaies, malgré un puissant soutien institutionnel aux Etats-Unis et l'application du règlement MiCA en Europe, lui aussi accueilli favorablement par l’industrie ?
La première réponse tient à la dégradation des indicateurs macro-économiques, causée par la guerre commerciale tous azimuts de Donald Trump, au déclenchement de la guerre en Iran, ainsi qu’à la crise du capital-investissement et aux craintes que suscite l’intelligence artificielle, tant en matière de bulle financière que d'apparition d’un chômage de masse. Tous ces éléments mettent les marchés sur le qui-vive, et celui des cryptos ne fait pas exception.
Pour Hermine Wong, professeur à UC Berkeley et ancienne de la SEC, une partie de la correction tient aussi toutefois au marché des cryptos en lui-même, qui peine à passer la simple phase spéculative et à proposer des usages perçus comme suffisamment utiles par le grand public.
"Pour prendre le seul exemple de bitcoin, l’enthousiasme finit forcément par trouver ses limites si l’on ne développe pas davantage d’usage. On parle du bitcoin comme de l’or numérique, mais pour cela, il faut qu’il serve à quelque chose. Si tout ce que les gens font, c’est l’acheter et le conserver pour spéculer, alors il n’a pas d’utilité réelle."
Or, les cryptoactifs peuvent facilement se retrouver pris au piège de leur propre succès. Lorsque le marché est en forme, ce qui devrait favoriser leur adoption à plus grande échelle, les valeurs des principaux jetons montent, la tentation de les conserver pour spéculer plutôt que de les utiliser est grande, et les cryptos apparaissent ainsi comme des outils de spéculation sans utilité réelle, ce qui finit par entraîner des questionnements sur leur valeur et par causer un krach.
Les avantages d’un "hiver des cryptos"
Les stablecoins ont pour ambition de rompre ce cercle vicieux, mais ils se heurtent, du moins aux Etats-Unis et en Europe, à un marché des paiements déjà mature, avec des solutions déjà très populaires comme PayPal, Venmo aux Etats-Unis et Lydia en France. Les stablecoins peinent dans ce contexte à convaincre au-delà du cercle des amateurs de cryptos, le grand public n’y voyant pas toujours un avantage évident et craignant les risques d’arnaque.
Une monnaie numérique de banque centrale pourrait contourner ces obstacles. Si l’administration Trump a écarté cette idée, l’idée d’installer un euro numérique fait en revanche son chemin en Europe. "Une monnaie numérique de banque centrale constituerait un moyen de faciliter grandement les transactions, notamment transfrontalières, dans l’écosystème crypto. Contrairement aux stablecoins, une telle monnaie serait de plus adossée au crédit d’un gouvernement. Elle serait ainsi susceptible de gagner la confiance de la population tout en ayant une valeur réelle et immédiatement perceptible par les utilisateurs", estime Hermine Wong.
En attendant que l’UE progresse sur cet aspect, "l’hiver des cryptos" actuel pourrait selon elle également avoir du bon. "Dans l'écosystème crypto, un marché baissier tend à favoriser les acteurs qui construisent. En effet, ces derniers peuvent prendre le temps de développer de nouveaux produits qu'ils n'auraient peut-être pas eu le temps de construire auparavant, parce qu'ils s'efforcent alors de capter la hausse du cycle de marché. Avec cette phase baissière, je pense que l'on va voir beaucoup de produits intéressants se construire et se lancer."