IA et propriété intellectuelle : sortir du faux débat

Dragon LLM

L'essor fulgurant de l'intelligence artificielle générative a remis la propriété intellectuelle au cœur du débat public.

L’essor fulgurant de l’intelligence artificielle générative a remis la propriété intellectuelle au cœur du débat public. Auteurs, éditeurs, artistes, chercheurs, industriels : tous s’interrogent légitimement sur la manière de protéger et de rémunérer la création à l’ère des grands modèles de langage. Mais à force de focaliser le débat sur la phase d’entraînement des modèles, nous risquons de passer à côté de l’essentiel - et de construire des réponses inadaptées à la réalité technique, culturelle et économique de l’IA.

Quand le débat sur la propriété intellectuelle se trompe de cible

Une large part des discussions actuelles porte sur la question suivante : les modèles d’IA ont-ils le droit de s’entraîner sur des contenus protégés par la propriété intellectuelle lorsqu’ils sont accessibles publiquement ? Posée ainsi, la question semble légitime. Elle est pourtant mal formulée.

D’un point de vue opérationnel, exiger une traçabilité exhaustive des données d’entraînement à l’échelle d’Internet relève de l’illusion. Identifier précisément quels contenus sont protégés, sous quelle juridiction, avec quelles conditions d’usage, est pratiquement impossible à grande échelle. Une telle exigence créerait de facto une barrière technologique et juridique insurmontable pour la majorité des acteurs - en particulier les plus petits, les projets open source et les initiatives européennes émergentes.

Cette approche comporte également un risque culturel majeur. Face à une incertitude juridique élevée, les concepteurs de modèles seraient incités à exclure massivement certains corpus, certaines langues ou certains domaines. Le résultat serait des modèles appauvris, biaisés, parfois aveugles à des pans entiers de la culture et du savoir. Or les grands modèles de langage sont en train de devenir l’une des principales portes d’accès à l’information, comparables à une encyclopédie du XXIe siècle. Accepter leur appauvrissement culturel serait une erreur historique.

Enfin, ce débat repose sur une confusion conceptuelle. L’entraînement d’un modèle de langage ne consiste ni à stocker ni à reproduire des œuvres, mais à apprendre des structures linguistiques, des styles, des régularités - de la même manière qu’un être humain apprend en lisant. Assimiler cet apprentissage à une violation systématique de la propriété intellectuelle revient à confondre inspiration et reproduction.

La vraie question n’est pas ce que l’IA apprend, mais ce qu’elle produit

Reconnaître les limites du débat actuel ne signifie en rien nier les droits des auteurs. La question centrale n’est pas de savoir sur quoi un modèle apprend, mais ce qu’il est capable de produire.

La propriété intellectuelle doit être protégée au moment de l’inférence, c’est-à-dire lorsque le modèle génère un contenu. Si un système restitue textuellement, ou de manière reconnaissable, une œuvre protégée, il y a alors atteinte à la propriété intellectuelle - et il est légitime que les ayants droit soient rémunérés.

Ce déplacement du regard permet de traiter le problème là où il se manifeste réellement : dans les usages concrets. Il offre également un cadre beaucoup plus opérationnel, compatible avec les réalités techniques de l’IA générative.

Des mécanismes existent déjà pour encadrer la génération de contenus sensibles, qu’il s’agisse de propos toxiques, illégaux ou réglementés. Il est tout à fait envisageable d’appliquer des principes similaires à la propriété intellectuelle, via des outils de détection et de filtrage intégrés au moment de la génération, s’appuyant sur des bases d’œuvres protégées.

Rémunérer la création sans bloquer l’IA générative

À partir de ce principe, plusieurs modèles de rémunération peuvent coexister. Les éditeurs de modèles peuvent, par exemple, choisir de souscrire à une licence auprès d’une entité dédiée - une forme de « SACEM de l’IA générative » - garantissant que les modèles n’émettent pas de contenus protégés, tout en assurant une rémunération mutualisée des ayants droit.

À défaut, des mécanismes de détection à l’inférence pourraient permettre d’identifier les contenus concernés et de déclencher une rémunération a posteriori, proportionnée aux usages réels. Dans les deux cas, la logique est la même : protéger la création là où elle est effectivement exploitée.

Cette approche présente plusieurs avantages décisifs. Elle protège réellement la propriété intellectuelle, car elle cible les usages concrets plutôt que les processus d’apprentissage. Elle préserve la diversité culturelle et linguistique des modèles. Elle évite de pénaliser l’innovation européenne, les PME et l’open source, qui ne disposent ni des moyens juridiques ni des capacités financières des géants mondiaux. Et surtout, elle permet d’instaurer une relation plus saine entre créateurs et innovateurs.

Le débat sur la propriété intellectuelle ne doit pas opposer le monde de la création à celui de la technologie. Il doit permettre de construire un cadre équilibré, dans lequel la création est protégée et rémunérée, sans freiner l’innovation ni appauvrir notre accès collectif au savoir.

À l’heure où l’Europe cherche à définir sa propre voie en matière d’intelligence artificielle, c’est ce type de compromis pragmatique, opérationnel et respectueux de la diversité culturelle qui doit guider nos choix.