Plutôt que de bloquer les lycées, les jeunes devraient se mettre d'urgence à l'IA
Pendant que les lycéens bloquent leurs établissements, l'IA supprime déjà leurs futurs emplois. Ils se battent pour leurs conditions d'études mais risquent de perdre la bataille de leur avenir.
Le 21 septembre, quelques lycées de Créteil ont fermé leurs grilles. Dix jours plus tard, plus de 400 établissements avaient été touchés dans toute la France. Sur les pancartes : des classes à 35 élèves, des professeurs absents jamais remplacés, des emplois du temps épuisants, des bâtiments vétustes, la pression de Parcoursup. Le ministre a répondu par une "plateforme de concertation". Un "acte II" est annoncé pour le 6 octobre.
Pendant ce temps, un autre monde avance. Il ne bloque rien. Il ne défile pas. En juillet 2025, une intelligence artificielle de Google a décroché la médaille d'or aux Olympiades internationales de mathématiques. Elle a résolu cinq des six problèmes qui départagent les meilleurs lycéens de la planète, sans outil ni connexion internet.
Ces deux mondes s'ignorent. Le second va percuter le premier.
Un combat du XXe siècle
Personne ne défendra une classe de 35 élèves. Mais ces banderoles auraient pu sortir en 1998 ou en 2010 sans changer une virgule. On manifeste pour des causes du XXe siècle pendant que la révolution du XXIe nous échappe.
Le véritable adversaire de ces lycéens n'est ni le ministre ni le proviseur. Il est en eux, dans le temps qu'ils ne consacrent pas à se préparer. Et il est face à eux : une intelligence qui écrit plus vite, calcule mieux et ne se fatigue jamais. Réclamer des emplois du temps allégés au moment où la machine travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c'est se tromper d'époque.
Les nouveaux entrants, premières victimes
Le danger ne pèse pas sur ceux qui sont déjà en poste. Il pèse sur ceux qui arrivent. Une étude de Stanford publiée en août 2025 l'a mesuré sur les fiches de paie de millions d'Américains. Depuis l'irruption de l'IA générative, l'emploi des 22-25 ans a reculé de 13% dans les métiers les plus exposés. Dans ces mêmes métiers, celui des salariés expérimentés est resté stable, voire a progressé.
L'IA ne licencie pas. Elle n'embauche plus. Dans la tech, les recrutements de débutants ont chuté de 73% entre 2024 et 2025, selon la plateforme Ravio. Synthèses, premières versions, recherches, tests : les tâches confiées hier aux juniors sont précisément celles que la machine exécute en quelques secondes. C'est le premier barreau de l'échelle qui disparaît.
Dario Amodei, patron d'Anthropic, prévient que l'IA pourrait éliminer la moitié des emplois de cols blancs débutants et porter le chômage entre 10 et 20% d'ici cinq ans. Un élève de seconde aujourd'hui entrera sur le marché du travail entre 2029 et 2034. En plein dans la cible.
La France, cible idéale
La France est plus exposée que ses voisins, pour une raison simple : le prix du travail. En 2025, une heure de travail dans le secteur marchand coûtait 44,7 euros à un employeur français, contre 34,7 euros en moyenne dans l'Union, selon l'Insee. Plus un salarié coûte cher, plus l'agent IA qui fait son travail devient rentable. Le directeur financier parisien fera ce calcul avant son homologue de Lisbonne ou de Varsovie.
Ajoutez une économie de services, donc de cols blancs, et un marché du travail des jeunes déjà fragile. Au deuxième trimestre 2026, le chômage des 15-24 ans atteint 21,6%, en hausse de 2,5 points sur un an. L'IA n'en est pas encore la cause principale. Mais elle trouvera un terrain déjà miné.
Ailleurs, on accélère
Pendant que nos lycéens réclament d'en faire moins, d'autres en font davantage. En Corée du Sud, les familles dépensent en moyenne 793 000 wons par mois, près de 500 euros, en cours privés pour chaque lycéen qui en suit. Trois élèves sur quatre y sont inscrits.
L'effort se double désormais d'une formation. Depuis septembre 2025, la Chine impose au moins huit heures d'enseignement de l'IA par an, du primaire au lycée. L'Estonie a ouvert à 20 000 élèves de seconde et de première un accès gratuit à ChatGPT Edu. En France, le parcours Pix IA, obligatoire en seconde depuis cette rentrée, dure entre trente minutes et une heure et demie. Une fois.
Ce que je réclamerais
Si je devais bloquer un lycée, ce serait pour exiger autre chose. Des cours d'IA chaque semaine dès la seconde, évalués comme les mathématiques, et non un module en ligne à cocher. Des enseignants formés à ces outils avant d'être sommés de les encadrer. Un accès gratuit aux versions payantes des meilleurs modèles : à vingt euros par mois, l'abonnement trace déjà une frontière sociale entre ceux qui apprennent avec la meilleure machine et ceux qui bricolent avec la version gratuite. Une orientation qui dise enfin la vérité sur les métiers qui disparaissent.
Et surtout, la lucidité de travailler plus, pas moins. Voilà des revendications du XXIe siècle. Je ne les ai lues sur aucune banderole.
Gagner la bataille des moyens, perdre celle de l'avenir
Les lycéens ne sont pas seuls responsables. Leurs professeurs sous-estiment la vague : en 2025, 80% d'entre eux déclaraient n'avoir reçu aucune formation à l'IA. Le gouvernement a annoncé un "comité d'anticipation" chargé d'imaginer l'école à 5, 10 ou 20 ans, quand la machine aura redessiné le marché du travail bien avant. Sa plateforme de concertation recueillera des doléances sur les cantines et Parcoursup. Rares seront ceux qui y écriront "intelligence artificielle".
Ces lycéens obtiendront peut-être des classes moins chargées. Mais ils en sortiront, mieux encadrés, vers des postes qui n'existeront plus. On aura gagné la bataille des moyens. On aura perdu celle de l'avenir.