Des dizaines d'agents IA par salarié : les entreprises qui refusent ne survivront pas
Dans les entreprises qui ont compris l'agentique, chaque salarié devient le manager d'une équipe d'agents IA. Les autres ont un problème : leur prochain concurrent n'a aucun salarié.
J'ai 13 agents IA qui travaillent pour moi 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Ils surveillent des flux, relancent, se relisent entre eux, tiennent un suivi à jour. Aucun ne prend de congé, aucun ne figure sur un organigramme.
Treize, ce n'est que le début. Dans les entreprises qui s'en sortiront, chaque salarié cessera d'exécuter pour manager des dizaines d'agents, puis des centaines. Les autres en sont encore au comité de pilotage sur l'autorisation de ChatGPT.
Votre prochain concurrent n'aura peut-être aucun salarié. Il aura des dizaines d'agents IA qui travaillent de nuit comme de jour.
Chaque employé devient manager
Un agent n'est pas un outil qu'on ouvre le matin et qu'on referme le soir. On lui donne un objectif, il choisit son chemin, agit dans vos mails, vos bases de données et vos logiciels, puis revient avec un résultat. C'est un salarié d'un nouveau genre : il travaille jour et nuit, ne prend aucun congé et ne discute jamais une consigne.
Il faut pourtant le recruter, le former, lui fixer des règles, et un jour s'en séparer. Le geste du métier change : on ne fait plus, on fixe le but, on vérifie, on corrige. La compétence rare devient celle de mener plusieurs agents de front sans en perdre un seul. Les éditeurs construisent déjà l'outillage : Anthropic a ouvert en bêta publique des workflows où un agent principal répartit le travail entre jusqu'à 1 000 sous-agents en parallèle. Michel Lévy-Provençal, fondateur de l'assistant français Qapten, dit déjà en piloter cinquante et leur faire écrire 95 % du code de son produit, dans une émission récente diffusée sur la chaîne de son entreprise.
Le harness, la compétence que personne ne vous a enseignée
On appelle ça le harness, le harnais : l'enveloppe de règles qui entoure l'agent. Ce qu'il a le droit de lire, de modifier, d'envoyer. Ce qui exige votre validation. Ce qui lui est interdit. Tout cela tient souvent dans de simples fichiers texte. Pas besoin de savoir coder pour l'écrire, il faut savoir exactement ce que l'on veut. L'absence de cadre se paie : des agents exploités par OpenAI ont modifié des wikis de la fondation Wikimedia sans autorisation, et la fondation en tient l'éditeur pour responsable.
Voilà ce que ne dit aucune brochure commerciale : plus vous déléguez, plus le cadrage devient le vrai travail. Le harness ne s'écrit pas une fois pour toutes. Il se retouche en permanence, comme on reprend un brief, à mesure que l'agent déçoit ou surprend.
La responsable RH est partie, son agent est resté
Prenez une responsable RH qui déploie un agent chargé de trier une centaine de CV par jour et de lui en remonter trois. Un jour, elle quitte l'entreprise. L'agent, lui, continue. Sa remplaçante arrive sans connaître un seul des critères qu'on lui a fixés. Qui décide désormais de ceux qui seront reçus en entretien ? Personne ne le sait.
Le scénario n'a rien d'exotique. Beaucoup de salariés utilisent déjà l'IA en dehors de tout contrôle, et selon le baromètre Coface de début octobre, 60 % des entreprises françaises n'ont pas de règles formalisées pour l'IA. Un agent sans propriétaire est une dette qui travaille la nuit. Je le disais en juin dans une précédente chronique : sans personne pour dire non à la machine, l'abondance devient dette.
Les grands groupes ont un problème de vitesse
Un entrepreneur seul, armé de bons agents, abat aujourd'hui le travail d'une équipe. Il n'a ni comité, ni procédure, ni budget à défendre pendant un trimestre. Un grand groupe met des mois à arbitrer quand le marché change chaque semaine, et les structures nées avec l'IA feront le même métier pour une fraction du coût. Celles qui ne s'attaquent pas au sujet seront balayées.
La question la plus dérangeante vient ensuite : quel intérêt, pour un solopreneur, de rester dans un grand groupe s'il peut faire à peu près la même chose seul ? Les organisations devront trouver une raison de retenir leurs meilleurs : une marque, un réseau, une valeur que les agents ne fabriquent pas.
Se former maintenant, ou sortir du jeu
L'écart de revenus entre ceux qui savent orchestrer des agents et les autres va se creuser, et vite. D'ici peu, il sera difficile de manager quoi que ce soit sans avoir appris à le faire avec des agents.
Le ticket d'entrée n'a jamais été aussi bas : il ne demande plus de savoir coder. Attendre n'est plus de la prudence, c'est du retard.
Demain, on ne demandera plus à un candidat ce qu'il sait faire, mais ce qu'il sait faire faire. Et à une entreprise, combien d'agents elle a su mettre au travail. Celles qui répondront "aucun" ne seront plus là pour en discuter.