Gautier Cloix (CEO de H Company) "Grâce au computer use, les agents de H Company peuvent exécuter des workflows complets comme un humain"
Spécialiste des agents computer use, H Company ambitionne d'automatiser des workflows complexes pour les entreprises. Entretien avec son CEO pour comprendre la stratégie et les ambitions de la scale-up française.
JDN. H Company – ou H - revendique une spécialisation sur les agents computer use. Qu’est-ce qui différencie concrètement cette approche des agents IA actuels ?
Il y a eu une première génération d’IA avec les LLM, utilisés sous forme de chatbots. Puis une deuxième génération avec des intégrations via API, du RAG ou de la donnée, que beaucoup d’entreprises appellent aujourd’hui des agents. Ces approches sont efficaces pour connecter quelques applications entre elles, mais une grande majorité des logiciels des entreprises du Fortune 500 n’ont pas d’API complètes. Avec les modèles computer use que nous développons chez H Company, dès lors qu’un humain peut utiliser une interface, nos agents peuvent opérer dessus. Ils peuvent interagir avec les interfaces graphiques de logiciels web, desktop ou même des outils legacy des années 90, et exécuter des workflows complets comme un humain. Il s’agit donc d’une nouvelle génération d’agents, pensée pour les environnements complexes des grandes entreprises, permettant d’opérer sur des outils comme SAP, Salesforce ou même des logiciels internes anciens.
Vous avez rejoint la scale up française H en juin 2025. Quelles ont été les décisions stratégiques importantes prises depuis votre arrivée ?
H a été fondée en 2024. La première phase a été très orientée recherche avec le développement des premiers modèles Holo par l’équipe fondatrice. Laurent Siffre, cofondateur de H et ancien chercheur de DeepMind, où il a notamment contribué à AlphaGo, a développé avec son équipe les modèles Holo 1 et Holo 1.5. Il n'y avait alors ni marketing ni véritable produit commercial. La priorité a été de passer d’un projet de recherche à une entreprise capable de déployer ses solutions chez les grands comptes. Nous avons recruté des profils expérimentés, notamment issus de Palantir, où j’ai passé dix ans. Nous avons structuré une équipe produit et une stratégie go to market tout en adoptant un modèle forward-deployed engineers, permettant de travailler directement avec les entreprises clientes.
Quelle est aujourd’hui votre cible principale et pour quels besoins ?
Notre objectif est d’adresser des problématiques business réelles, qu’il s’agisse de croissance ou de réduction des coûts, et de démontrer un ROI tangible. C’est d’ailleurs pour cela que nous apprécions de pouvoir échanger directement avec les PDG sur leurs enjeux et objectifs. Notre promesse est centrée sur le ROI. Nous voulons montrer que, bien utilisée, l’IA peut produire des résultats concrets. Nous nous adressons principalement aux grandes entreprises. Pour que nos agents soient réellement performants, il est indispensable de comprendre en profondeur le contexte métier, les outils internes et le vocabulaire propre à chaque organisation. C’est pour cette raison que nous avons adopté cette approche forward deployed, avec des ingénieurs de H directement impliqués chez les clients pendant les premières phases.
En quoi cette approche forward deployed engineer constitue-t-elle un levier différenciant dans le déploiement de vos agents ?
Cela permet d’itérer plus rapidement et de résoudre des problèmes opérationnels en quelques heures plutôt qu’en plusieurs semaines. Nous accompagnons nos clients sur plusieurs mois afin de garantir que les agents fonctionnent correctement et produisent un impact mesurable, que ce soit l’augmentation de revenus ou le développement d’un nouveau marché par exemple. L’an dernier, nous avions fait le choix d’accompagner un nombre limité de 2 à 3 clients. Cette année nous devrions accélérer progressivement notre capacité de déploiement à mesure que l’équipe s’agrandit, passant de 80 à 120 collaborateurs. Cet effectif devrait nous permettre d’accompagner entre cinq et dix clients en 2026.
Vous avez présenté en novembre dernier votre nouveau modèle Holo2. Qu’apporte-t-il par rapport aux générations précédentes ?
L’objectif avec Holo2 était de combiner un haut niveau de performance avec une vraie efficacité économique pour un usage en production. Holo2 marque une étape importante car c’est notre première génération de modèles capable de fonctionner non seulement sur le web mais aussi sur des environnements desktop et mobile. Nous proposons trois versions, à savoir 4B, 8B et 30B-A3B , qui utilisent une architecture mixture-of-experts. Cela signifie que le modèle n'active qu'un sous-ensemble de ses paramètres, ce qui le rend beaucoup plus efficace, tout en délivrant des performances comparables à un modèle de taille complète. Avec Holo2, notre agent Surfer 2 surpasse tous les modèles open source sur les principaux benchmarks de computer use.
Comment fonctionne H Platform et quel rôle joue-t-elle dans la gestion et le déploiement des agents chez vos clients entreprise ?
H Platform est conçue pour donner de la visibilité sur ce que font les agents, définir leur niveau d’autonomie et valider certaines actions lorsque c’est nécessaire. Une entreprise peut, par exemple, configurer un agent pour qu’il analyse des prix, des stocks ou des historiques sur plusieurs outils, mais aussi définir qu’une action, par exemple d’achat, soit proposée puis validée par un humain. Ces agents peuvent aussi être utilisés via des interfaces existantes comme Slack. A terme, n’importe quel collaborateur pourrait ainsi créer et déployer des agents.
Quel est votre modèle de facturation et comment mesurez-vous concrètement le ROI pour vos clients ?
Nous proposons une licence globale qui varie en fonction de la taille de l'entreprise, ce qui permet à tous les collaborateurs d'y accéder. En souscrivant à une licence annuelle illimitée l’entreprise peut ainsi déployer autant d'agents qu'elle le souhaite. Concernant l'hébergement, nous proposons du cloud européen via Scaleway ou américain via AWS. Les entreprises qui disposent de leurs propres serveurs et GPU peuvent également gérer l'hébergement elles-mêmes. Avec le ROI au cœur de notre promesse, notre objectif est que vous rentabilisiez au moins deux à trois fois votre investissement, avec un objectif de fois 10 sur certains cas d'usage, notamment commerciaux.
Comment est-il possible d’atteindre des niveaux de ROI aussi élevé ?
Car nos agents vous permettent de faire beaucoup plus, sans nécessairement augmenter vos effectifs. Vous pouvez par exemple utiliser ce temps libéré pour gérer davantage de clients ou vous développer dans de nouveaux marchés. Les entreprises cherchent souvent à reproduire avec un agent ce qu’elles font déjà actuellement, alors que la valeur se trouvent surtout dans la création de nouveaux workflows pour des tâches qu’elles ne pouvaient pas réaliser auparavant par manque de temps ou de ressource.
Avez-vous un exemple ?
Prenons l'exemple d'une grande entreprise du secteur de la publicité avec laquelle nous travaillons. Leurs commerciaux passaient 70% de leur temps à recevoir des mails, vérifier dans Salesforce si le contact existe, le créer le cas échéant, rédiger une proposition, la renvoyer par mail, puis la transférer dans un système de planification interne si elle est acceptée, etc. Nous avons réduit ce temps à 5%, correspondant essentiellement au temps de validation ponctuelle. Non seulement ces commerciaux sont plus productifs, mais cela leur libère du temps pour adresser des marchés qu'ils ne ciblaient pas avant, comme par exemple en démarchant des petits acteurs locaux et plus uniquement des grands comptes.
Quels sont les marchés internationaux que vous ciblez en priorité ?
Nous avons commencé par la France mais nous nous sommes rapidement ouverts à l’international. Les Etats-Unis représentent un marché clé pour H Company et nous avons déjà une petite équipe à New York. En parallèle, nous visons également l’Europe, mais aussi l’Asie et le Moyen Orient, où nous avons déjà des échanges avec plusieurs entreprises.
H a connu une période mouvementée à l'été 2024 avec le départ de trois cofondateurs, puis celui de Charles Kantor en juin 2025 lors de VivaTech. Quel a été l'impact de ces départs ?
Nos investisseurs, tels que Eric Schmidt ou le fonds Accel, ont avant tout été convaincus par la présence de Laurent Siffre, CTO et cofondateur, et par la qualité du travail de recherche mené depuis le début. Il reste un noyau très solide d’ingénieurs et de chercheurs qui travaillent ensemble depuis la création de l’entreprise. De ce point de vue, ces départs n’ont pas fragilisé la dynamique interne. Beaucoup de talents souhaitent d’ailleurs rejoindre H Company. De mon côté, je travaillais à cette époque à NYC chez Palantir. Je connaissais déjà Laurent avant de rejoindre H et j’étais impressionné par ses travaux de recherche. Il fallait néanmoins pouvoir commercialiser cette technologie et développer une stratégie go-to-market. C’est ce défi qui m’a motivé à rejoindre H en tant que CEO.
Vous avez levé 220 millions de dollars en mai 2024. Une nouvelle levée de fonds est-elle d'actualité ? Prévoyez-vous, à terme, de vous développer sur des usages plus grand public ?
Nous disposons encore d’une bonne visibilité financière et une nouvelle levée n’est pas notre priorité à court terme, même si nous resterons ouverts en cas d’opportunité. Notre modèle ne nécessite pas les montants colossaux levés par les fournisseurs de modèles généralistes, car nous développons des modèles plus spécialisés et légers. Aujourd’hui, notre focus est clairement sur les grandes entreprises et les processus métiers complexes. A terme, si la plateforme devient suffisamment mature, nous pourrons envisager de l’ouvrir à des structures plus petites comme des PME, des entrepreneurs ou à des usages plus grand public. Nos agents fonctionnent déjà très bien sur certains cas d'usage grand public comme la réservation de vol par exemple. Pour autant, ce n’est pas notre priorité actuelle.
Etes-vous en discussions avec l'Etat français pour développer votre solution au sein des services publics ?
Nous avons des échanges avec l’Etat français, mais les processus sont plus longs et les changements politiques récents n’ont pas facilité les choses. A court terme, je ne pense donc pas que l’Etat fasse partie de nos premiers contrats. En revanche, il y a un vrai potentiel d’impact dans certains secteurs, notamment la santé. Aujourd’hui, les soignants passent beaucoup de temps sur des tâches administratives, ce qui les éloigne de leur cœur de métier. Pouvoir automatiser une partie de ces processus aurait un impact réel et c’est un sujet me tient au cœur tout particulièrement, même si nous devions générer moins de revenus sur ce type de projet.
Gautier Cloix est CEO de H, après dix ans passés chez Palantir, où il a accompagné la croissance de l’entreprise en Europe puis à l’international. Diplômé de Centrale et X-HEC Entrepreneurs, il commence sa carrière chez JPMorgan à Londres avant de s’engager dans l’entrepreneuriat social via le programme On Purpose et Big Society Capital. Il a rejoint Palantir en 2015, fondé et dirigé le bureau français, où il a piloté des projets stratégiques dans le secteur public et auprès de grands groupes du CAC40 comme Airbus.