L'IA générative : entre opportunités et dérives

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L'IA générative est sur toutes les lèvres, mais a-t-on le recul nécessaire pour en juger les opportunités et les dérives potentielles ?

Plus de trois années après son lancement grand public, l'IA générative (GenAI) s'avère un excellent outil d'aide à la réflexion, à la rédaction et à la prise de décision en entreprise, nul doute là-dessus. S'il est prématuré de parler d'un remplacement massif de l'humain par l'IA à ce stade, il est toutefois légitime de s'inquiéter des menaces et des dérives que représente l'IA, notamment sur le marché du travail, la sécurité des données et la souveraineté numérique.

Entre pros et cons, un usage modéré est-il possible ?

L'IA est décidément une innovation de rupture. C'est pour cela qu'elle enthousiasme autant qu'elle donne froid dans le dos. Le débat est désormais ouvert entre les pros et les cons, les technophiles et les technophobes. Des experts comme Yann Le Cun ou Laurent Alexandre persistent et signent. Ce dernier vient même de sortir un livre intitulé "Ne faites plus d'études (Apprendre autrement à l'ère de l'IA)". Une injonction qui soulève une question fondamentale : faut-il encore faire des études à l'heure de l'IA générative ?

Il s'agit là d'une remise en question radicale du système académique qui cache d'autres disruptions à venir. D'autres experts, plus modérés, proposent de mettre l'IA en pause, car elle va trop vite pour l'homme, ce qui peut représenter une menace, voire un danger, anthropologique. Partant du principe que, par rapport à une évolution exponentielle, on ne peut agir que plus tôt ou trop tard, des penseurs comme Maxime Fournes prônent la prudence quant à cette technologie que l'on peut qualifier, au-delà d'être disruptive, d'envahissante*. Avec l'invasion des bots et des faux contenus, notre écosystème numérique devient de plus en plus proie à des manipulations et l'ère de post-vérité devient une réalité tangible. Toujours selon Fournes, le risque majeur identifié est la perte de contrôle, liée au problème non résolu de l'alignement : comment s'assurer qu'une IA surpuissante reste alignée sur les valeurs et les objectifs humains ?

Autre risque qui n'est pas des moindres : le décalage critique entre la rapidité du développement des capacités de l'IA (possiblement quelques années) et le temps nécessaire pour garantir sa sécurité (estimé à plusieurs décennies), ce qui pousse de nombreux experts à considérer l'IA comme une menace existentielle comparable à la guerre nucléaire. La sécurité mondiale est également menacée par l'utilisation militaire et criminelle de l'IA. Nous assistons déjà à l'émergence d'armes autonomes, comme les drones en Ukraine qui sélectionnent leurs cibles sans intervention humaine, et au développement de cyberattaques automatisées plus performantes que les hackers humains. Un usage modéré, raisonné et sécurisé de l'IA générative, de ses agents et de son agentivité potentielle s'avère alors impossible au regard des risques mentionnés plus haut. 

Tous influencés par l'IA ?

Selon le Huffington Post, 90 % des contenus seront générés par l'IA en 2026*. Cela signifie que les contenus que nous consommons et qui influent sur notre manière de penser et de voir le monde sont désormais l'œuvre de non-humains, comme cela a été le cas avec les journalistes, les scénaristes et, plus récemment, les influenceurs des réseaux sociaux, mais de machines algorithmiques telles que ChatGPT, Claude ou Deepseek. Ces modèles de langage, de plus en plus puissants, prennent désormais en charge la génération de textes, d'images et de vidéos d'un réalisme et d'une perspicacité déroutants.

Cette évolution exponentielle ne laisse aucune chance aux retardataires de se rattraper et la course bat son plein entre les deux grandes puissances mondiales du moment, les États-Unis et la Chine. Le reste du monde devient alors consommateur de l'IA, avec tout ce que cela implique en termes de risques cybernétiques et de souveraineté numérique. Spécialiste de l'IA dans l'éducation, Jake Renzella (Université de Nouvelle-Galles du Sud) explique que dans le cadre d'une campagne électorale, un candidat peut créer des milliers de faux comptes (bots) sur les réseaux sociaux, lesquels peuvent diffuser des millions de messages uniques, ce qui en rend la détection quasiment impossible.

Une Théorie s'est déclenchée par conséquent sur la toile depuis 2021 et qui a atteint son apogée aujourd'hui est celle relative à la mort d'Internet (Dead Internet Theory). Cette mort annoncée d'une toile que l'on a tant fréquentée, sur laquelle on a adoré surfer et qui fait désormais partie intégrante de notre mode de vie au point de devenir indispensable, est due à l'ingérence d'une IA invasive et de contenus "non humains" qui peuvent à terme rendre cet espace infréquentable de par son côté "surréaliste", artificiel et fake. 

Quel impact sur le marché du travail ?

L'IA risque d'avoir un impact marqué sur les plans économique et social. En effet, l'objectif explicite des laboratoires d'IA est de créer des systèmes capables de remplacer l'intégralité du travail humain, tant cognitif que manuel. D'après Maxime Fournes, encore lui, contrairement à la révolution industrielle qui s'est étalée sur plus d'un siècle, ce bouleversement pourrait survenir très brutalement, menaçant de provoquer un chômage de masse et une concentration extrême des richesses et du pouvoir entre les mains de quelques acteurs technologiques. Dans un tel scénario, même des mesures telles que le revenu universel pourraient ne pas suffire à préserver le pouvoir politique des citoyens. Bernard Stiegler annonçait en son temps que face au numérique (Il n'aurait pas vécu l'émergence de l'IA générative), l'emploi est mort, vive le travail ! ***

Ce crédo est fondé sur le fait que, face à une disruption technologique exponentielle et à l'automatisation généralisée des tâches aussi bien cognitives que manuelles, les individus ne trouvant plus d'emploi, pourront en revanche trouver du travail en mettant leurs talents au service des entreprises ou en créant leurs propres projets, d'où le développement de concepts comme l'entrepreneuriat et de l'intrapreneuriat. Il s'agit bien de la fameuse destruction créatrice, chère à l'économiste autrichien Joseph Schumpeter, qui annonça dès la fin du 19e siècle que toute innovation technologique détruit des emplois en en créant de nouveaux. Cela implique un grand effort de la part des travailleurs qui, au lieu de s'installer dans leur zone de confort habituelle, devraient développer de nouvelles compétences en continu pour espérer suivre le rythme effréné de l'IA. Or, avec une technologie aussi disruptive et rapide que l'IA, le temps de réponse des travailleurs reste long. Dès que l'on se rend compte des soubassements et que l'on comprend de quoi il s'agit, il est déjà trop tard ! 

En fin de compte, nous sommes en droit de poser la question de cette hégémonie technologique sans précédent. Le progrès humain et social est-il forcément lié à une technologie qui devient une menace existentielle ? Au-delà de l'impératif "technicien", l'injonction croissante à l'efficacité rend notre société plus anxieuse. En nous isolant progressivement dans des bulles informationnelles, l'IA nous éloigne des principes communautaires et du vivre-ensemble qui a fait pendant longtemps notre unité collective et notre civilisation. 

(1) L'IA NOUS ÉCHAPPE : cybersécurité, finance, travail, armée, tout sera impacté ! - Maxime Fournes https://youtu.be/Y3MTcvOyj0s?si=pjhybC0x1FXasqpH

(2) « 90 % du contenu généré par IA en 2026 » : comment Internet est en train de mourir à très haute vitesse https://www.huffingtonpost.fr/tech-futurs/video/90-du-contenu-genere-par-ia-en-2026-comment-internet-est-en-train-de-mourir-a-tres-haute-vitesse_249993.html

(3) L’emploi est mort, vive le travail ! Bernard Stiegler, entretien avec Ariel Kyrou https://www.isic-mastercom.fr/wp-content/uploads/2019/02/Lemploi-est-mort.pdf

(4) La destruction créatrice et ses limites

https://philosciences.com/destruction-creatrice-limites