L'IA a remplacé dieu : la comparaison qui va vous déranger

Endkoo

En 2024, les Américains ont donné 146,5 milliards de dollars à leurs églises. Et il y a eu 412 Mds$ d'invest IA en 2025. 700 Mds prévus en 2026. La tech est-elle devenue notre nouvelle religion ?

L'IA a remplacé Dieu : la comparaison qui va vous déranger

Je vais vous soumettre deux chiffres. Vous allez les trouver absurdes. Puis vous allez réaliser qu'ils changent tout à la façon dont vous devriez lire la course à l'IA.

Premier chiffre. En 2024, l'ensemble des dons aux organisations religieuses aux États-Unis s'est élevé à 146,5 milliards de dollars. C'est le premier poste de la philanthropie américaine — devant l'éducation, la santé, les services sociaux. 146,5 milliards de dollars donnés volontairement, par conviction, sans garantie de retour.

Second chiffre. En 2025, Amazon, Google, Microsoft et Meta ont dépensé 412 milliards de dollars en infrastructure IA — data centers, GPU, câbles, énergie. En 2026, ce chiffre atteindra 700 milliards.

Faites le rapport : les quatre géants de la tech investissent dans l'IA presque cinq fois plus que l'ensemble des croyants américains ne donnent à leurs églises.

Et pour la France ? L'Église catholique a collecté 825 millions d'euros en 2024, un record — 770 000 foyers donateurs, don moyen de 407 euros. Amazon seul va dépenser 200 milliards de dollars en 2026. Soit 240 fois le budget total de l'Église catholique française.

Ce n'est pas un exercice de style. C'est un signal.

Ce que font les croyants. Ce que font les hyperscalers. La différence est mince.

Quand on donne à une église, on investit dans une promesse. Une promesse de sens, de communauté, de transcendance. On ne peut pas calculer le ROI d'une prière. On ne peut pas mesurer le retour sur investissement d'une messe. On donne par foi.

Regardez maintenant ce qu'Amazon vient d'annoncer : 200 milliards de dollars de capex en 2026, pour construire des infrastructures dont le retour sur investissement est, selon Morgan Stanley, négatif à court terme. Amazon va dépenser plus qu'il ne génère. Sur la foi d'une promesse de retours futurs.

Mark Zuckerberg appelle l'IA "la technologie la plus importante de l'histoire". Jensen Huang (Nvidia) parle d'"une révolution industrielle". Sam Altman évoque la "superintelligence" qui va résoudre le cancer, la pauvreté, le changement climatique.

Remplacez les mots. Ce sont des promesses eschatologiques. Le vocabulaire est différent. La structure de la foi est identique.

La décroissance d'une croyance, la croissance d'une autre

Les données sont claires et elles se superposent de façon troublante.

Aux États-Unis, la part des dons à la religion dans la philanthropie totale est passée de 34% en 2011 à 23% en 2024 (Giving USA 2025). En volume absolu, les dons religieux ont progressé moins vite que l'inflation — seul secteur philanthropique à avoir reculé en termes réels.

Pendant ce temps, les dépenses globales en infrastructure IA des quatre hyperscalers : 154 milliards en 2023. 251 milliards en 2024. 412 milliards en 2025. 700 milliards prévus en 2026.

Croissance annuelle de l'investissement IA : +68% par an sur trois ans. Croissance des dons religieux aux États-Unis sur la même période : +2,8%.

Ce ne sont pas deux tendances indépendantes. Ce sont les deux faces d'un même transfert de confiance collective.

L'IA capte ce que la religion perd

La religion remplissait cinq fonctions sociales fondamentales : donner du sens, créer de la communauté, fournir des rituels, proposer une autorité morale, promettre une transcendance.

Regardez ce que l'IA offre :

Le sens : "L'IA va sauver l'humanité", "résoudre les problèmes que nous n'avons pas pu résoudre". Les keynotes tech sont construites comme des sermons.

La communauté : les développeurs ont leurs conférences (NeurIPS, ICML), leurs prophètes, leurs schismes (OpenAI vs Anthropic vs Mistral).

Les rituels : 600 millions d'utilisateurs actifs de ChatGPT qui ouvrent leur interface comme on ouvre un bréviaire. L'interaction quotidienne avec l'IA a la régularité et la compulsion d'une pratique spirituelle.

L'autorité morale : les débats sur l'éthique de l'IA, l'alignement, la gouvernance ressemblent à s'y méprendre aux conciles théologiques des siècles passés.

La transcendance : la singularité, le post-humanisme, l'idée que nous pourrions "uploader" notre conscience. Immortalité numérique en lieu et place de l'immortalité de l'âme.

Ce parallèle n'est pas gratuit. Greg Epstein, aumônier humaniste du MIT, l'a documenté : la tech a créé une hiérarchie "aux dimensions bibliques", avec des ingénieurs et des investisseurs à la place des prêtres, et des utilisateurs à la base qui "pratiquent les rituels" — scroller, checker, interagir — "des dizaines de fois par jour".

Pourquoi ça vous concerne directement, en tant que décideur

Ce transfert de croyance a une conséquence business massive que personne dans les comités de direction ne veut nommer.

Une partie significative des 700 milliards investis dans l'IA en 2026 ne repose pas sur un ROI calculé. Elle repose sur la peur de ne pas être dans le bon camp.

Quand JPMorgan publie que les dépenses liées à l'IA ont contribué à 1,1% de la croissance du PIB américain au premier semestre 2025 — dépassant la consommation des ménages — ce n'est pas uniquement le signal d'une révolution productive. C'est aussi le signal d'une pression de conformité massive.

Les entreprises investissent dans l'IA pour les mêmes raisons que leurs ancêtres construisaient des cathédrales : pour signaler leur appartenance au paradigme dominant, pour éviter l'exclusion sociale, pour participer à ce qui est perçu comme le sens de l'histoire.

Le Stanford AI Index 2025 documente la trajectoire performance : SWE-bench (code réel) est passé de 4,4% à 71,7% de problèmes résolus en douze mois. GPQA (raisonnement expert) a progressé de +48,9 points en un an. La puissance de calcul double tous les cinq mois.

Personne ne conteste les progrès réels. La question n'est pas là.

La question est : quelle part de vos décisions d'investissement IA est fondée sur de la mesure, et quelle part est fondée sur de la foi ?

Le paradoxe de Silicon Valley

Voici l'ironie finale.

Pendant que la tech capte la croyance des masses, les dirigeants de la tech eux-mêmes connaissent un retour en masse vers la religion. Elon Musk se déclare "fort partisan des principes chrétiens". Des groupes évangéliques organisent des retraites pour executives de la Bay Area. The Economist titrait en décembre 2025 : "The race for an AI Jesus is on."

Les architectes de la foi numérique cherchent un sens que leur propre création ne leur fournit pas.

Ils ont construit une cathédrale. Ils ne savent pas quoi y prier.

Ce que ça signifie concrètement pour 2026

Trois réflexes à adopter immédiatement si vous êtes décideur :

1. Distinguer l'investissement de la dévotion. Avant chaque projet IA, posez la question : est-ce que je peux mesurer le ROI dans 90 jours ? Si la réponse est non, et si vous n'avez pas de raison stratégique documentée d'accepter une temporalité longue, vous êtes en train de faire un acte de foi, pas un investissement.

2. Identifier la pression de conformité dans vos décisions. "Nos concurrents le font" est un argument religieux, pas économique. Il peut être valide — les effets réseau existent. Mais il doit être conscient et assumé.

3. Garder un esprit critique vis-à-vis de la prophétie. Les promesses de l'IA générative sur la résolution du cancer, du changement climatique et de la pauvreté sont peut-être vraies. Elles ne sont pas encore vérifiées. Un croyant et un investisseur peuvent coexister dans la même personne — à condition que l'un n'éclipse pas l'autre.
 

Les 700 milliards de 2026 ne sont pas un signe de folie collective. L'IA produit des résultats réels, mesurables, documentés.

Mais la frontière entre l'investissement rationnel et l'acte de foi est plus mince qu'on ne le croit. Et dans l'histoire économique, les périodes où cette frontière disparaît ont un nom.

On les appelle des bulles.

Ou des révolutions.

La différence ne se voit qu'après.

Sources :

  • Giving USA 2025 / Lake Institute on Faith & Giving : dons religieux US 2024 ($146,54 Mds)
  • Conférence des Évêques de France, déc. 2025 : budget Église catholique France 2024 (825 M€)
  • Cafétech / Bloomberg / Usine Digitale, fév. 2026 : capex IA hyperscalers 2025-2026
  • Stanford HAI, AI Index Report 2025
  • JPMorgan Research, S1 2025 : contribution IA à la croissance PIB US (+1,1%)
  • Morgan Stanley, janv. 2026 : free cash flow Amazon 2026 (projection négative)
  • Greg Epstein, aumônier humaniste MIT / Ctech, déc. 2024
  • The Economist, déc. 2025 : "The race for an AI Jesus is on"
  • NPTrust / GivingUSA : évolution part dons religieux (34% → 23% entre 2011 et 2024)