Pourquoi la souveraineté industrielle européenne se joue aussi dans les entrepôts ?

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La logistique est un pilier stratégique de l'économie française. Aujourd'hui, la performance et l'indépendance industrielle se jouent largement dans les logiciels et systèmes.

La logistique est un actif stratégique au même titre que l’outil de production. En France, elle représente 7% du PIB national (2023), porté par 150 000 entreprises, générant 200Mds €, et 1.8M emplois. Elle est au coeur de la souveraineté économique nationale, comme le précise le rapport CILOG : “disposer de supply-chains agiles et résilientes est indispensable dans un contexte de crises sanitaire, climatique, géopolitique, pour limiter les risques de ruptures d’approvisionnement ou de distribution”. Un entrepôt agile et résilient est un outil industriel à part entière qui concentre aujourd’hui des investissements lourds, des équipements robotisés et des systèmes innovants. Il inclut également des systèmes d’information complexes et des flux de données en temps réel. Dès lors sommes-nous prêts à reconnaître que c’est dans les logiciels qui pilotent les infrastructures, que se joue une part décisive de l’indépendance industrielle française et européenne ?

Quand l’intralogistique se délocalise

On a longtemps cru que si l’usine pouvait partir, l’intralogistique resterait, elle, locale. Cette conviction s’est révélée fragile. Des plateformes comme Shein ont montré qu’il était possible de préparer les commandes en Asie et d’expédier directement par avion vers les consommateurs européens. L’intralogistique, autrefois ancrée dans les territoires peut, elle aussi, être délocalisée à grande échelle.

Les conséquences dépassent la seule question commerciale. Moins d’activité logistique locale signifie moins de valeur ajoutée, moins d’emplois, moins de maîtrise sur les normes et les flux. À cela s’ajoute une incohérence environnementale évidente lorsque des millions de colis traversent la planète par voie aérienne pour satisfaire une logique de prix minimal.

La dépendance ne se voit pas immédiatement. Elle s’installe progressivement, à mesure que les écosystèmes locaux se fragilisent.

La bataille des équipements : le prix contre la règle

La tension est tout aussi forte sur les équipements, notamment dans la robotique mobile. Les écarts de prix entre les solutions asiatiques et européennes sont spectaculaires. Ils s’expliquent par des différences de structures de coûts, mais aussi par des politiques industrielles offensives.

L’Europe a déjà connu ce type de décrochage dans d’autres secteurs. La question n’est pas seulement de savoir produire des machines performantes ; elle consiste à préserver une base industrielle capable de durer. Mais réduire la souveraineté à la seule fabrication des équipements serait une erreur d’analyse. La véritable ligne de fracture se situe ailleurs.

Le véritable champ de bataille : le logiciel

Dans un entrepôt automatisé, l’équipement n’est qu’une partie visible de l’iceberg. Ce qui fait fonctionner l’ensemble, ce qui synchronise les robots, optimise les trajets, gère les priorités, sécurise les données et pilote les opérations, c’est le logiciel. Un robot sans logiciel est une machine isolée. Un entrepôt sans système souverain est une infrastructure dépendante.

C’est là que se joue une part décisive de la souveraineté industrielle.

L’Europe conserve une avance réelle dans le pilotage des flux et les systèmes de gestion d’entrepôt Des acteurs européens de l’intralogistique illustrent cette capacité à combiner excellence technologique et intelligence logicielle. Le savoir-faire européen réside dans la complexité maîtrisée, dans l’orchestration fine des opérations, dans la capacité à intégrer et faire dialoguer des systèmes hétérogènes.

L’indépendanc logicielle : un choix d’architecture, pas un slogan

L’indépendance logicielle ne se décrète pas. Elle se construit. Elle commence par la maîtrise des briques critiques : hébergements cloud, choix des éditeurs, outils utilisés pour développer et maintenir les logiciels.

Dans le cadre de l’informatique embarquée, par exemple pour les robots, ou les objets connectés (IoT), la conception interne des cartes électroniques, la sélection de composants européens, la compréhension fine des couches système sont des sujets essentiels. Chaque dépendance technique non maîtrisée devient un risque potentiel.

Elle se poursuit dans les choix d’architecture informatique (bases de données, systèmes d’exploitation ou IA), utiliser des solutions dominantes du marché n’est pas un problème en soi ; en revanche, devenir captif peut constituer un risque majeur L’enjeu consiste à concevoir des systèmes capables de basculer, de migrer, de s’adapter sans rupture d’activité.

Le recours à des briques open source (PostgreSQL, Linux, ..) peut représenter une stratégie.  Non par idéologie, mais par pragmatisme : l’open source offre de la transparence, de la portabilité et une capacité d’appropriation. Il réduit le risque de dépendance exclusive à un fournisseur. Par contre, il a ses inconvénients en termes de support, il faut les prendre en compte dans sa stratégie.

La question du cloud est tout aussi stratégique. S’appuyer sur des hébergeurs européens permet de conserver une cohérence juridique et politique entre les données, les infrastructures et le cadre réglementaire. Dans un contexte géopolitique instable, la localisation et le contrôle des données deviennent des éléments de souveraineté à part entière.

L’intelligence artificielle ajoute une couche supplémentaire à cette équation. Les outils génératifs séduisent par leur puissance apparente, mais ils soulèvent des questions de fiabilité, de maîtrise des données, de sécurité  et de dépendance technologique. Beaucoup d’outils IA sur le marché aujourd’hui ne sont pas européens et présentent un risque de fuite de données.

Dans un environnement industriel, l’erreur de stratégie n’est pas anecdotique : elle peut mettre en péril une chaîne complète. L’émergence d’acteurs européens ouvre des perspectives crédibles. Soutenir et intégrer ces solutions contribue à bâtir une chaîne technologique cohérente, de la donnée au pilotage opérationnel.

L’Europe face à son choix stratégique

L’Europe dispose des ingénieurs, des centres de recherche, des entreprises innovantes et de la capacité financière nécessaires pour réussir sa reconquête industrielle. Ce qui manque le plus souvent, c’est l’alignement stratégique et la capacité à défendre des règles du jeu équitables.

L’entrepôt concentre toutes ces tensions : mondialisation des flux, pression sur les prix, dépendance technologique, enjeux environnementaux et sociaux.

La souveraineté industrielle européenne ne se gagnera pas uniquement dans les usines ou dans les discours politiques. Elle se construira dans les architectures logicielles qui pilotent nos flux, dans la maîtrise de nos données, dans la capacité à ne pas être captifs de technologies non-européennes.