IA : la liste vertigineuse

Oblomov & Bartleby

La liste vertigineuse des métiers plus ou moins condamnés par ce que l'on appelle le progrès.

Le catastrophisme est –il une stratégie efficace à l’approche d’une apocalypse ? Tout dépend de qui prêche. Par exemple il existe une version de l’apocalypse bienheureuse. Elle dit que rien ne se perd tout se transforme, la matière comme les métiers. Une expression subversive parle même de "destruction créatrice" comme une forme d’élan vital économique. Plus prosaïque, on traduira par "on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs". Et puis il existe une autre version de cette apocalypse, moins sympathique. C’est celle que je préfère. Elle me parle davantage. Peut-être parce qu’elle résonne davantage avec "le réel qui cogne" de Lacan. Dans cette version, l’IA et sa petite sœur la robotique nous invitent à regarder le spectacle de notre obsolescence en direct. Et comme tout bon spectacle qui se respecte, voici le programme !

Il s’agit d’une liste. Mais une liste bien particulière. Car il y a des listes qui dénoncent, d’autres qui ordonnent, et puis il y a des listes qui dépriment, comme celle qui nous occupe ici. Il s’agit de la liste des métiers plus ou moins condamnés par l’IA et la robotique. Grâce à cette liste, peut-être éviterez-vous les impasses professionnelles si vous êtes encore étudiant, ou bien préviendrez-vous quelque reconversion imposée si vous êtes encore salarié. Il est certes aussi possible que cette liste vous démoralise complètement, vos métiers étant promis à disparaître à plus ou moins brève échéance. "Je préférerais ne pas" faire partie de la liste, pour paraphraser ce bon Bartleby. Mais on ne m’a pas demandé mon avis.

Je dramatise. J’abuse. J’en fais trop. Oui, c’est mon choix. Je ne veux absolument pas être objectif. Par exemple, je ne parlerai pas de tous les métiers qui pourraient éventuellement être crées une fois la révolution technologique achevée. Cela ne m’intéresse pas. Je ne parlerai pas non plus des grains de productivité du travail qui pourraient doper la croissance potentielle. Aucun intérêt. Je préfère broyer du noir et ne parler que de métiers qui disparaitront, partiellement ou totalement. Pourquoi adopter une telle attitude ? Je vous l’ai dit, parce que je suis ronchon.

Cette liste j’ai failli l’inventer. J’ai même failli la demander à l’IA... Pas la peine, car cette liste existe déjà. Il y en a même plusieurs, des sérieuses, des foireuses. Et puis il y a celles qui font autorité pour ainsi dire. Comme celle publiée en 2026 par l’OCDE, mise à jour régulièrement par leurs soins avec mode d’emploi et principaux résultats (version FR). Cette liste de 886 métiers est particulièrement bien conçue car elle mesure l’écart entre les différentes compétences requises pour exercer tel ou tel métier, et les compétences acquises par l’IA et la robotique à ce jour.

Commençons par les métiers "condamnés" à très brève échéance : Employés de facturation ; Aides-comptables ; Employés de classement ; Peseurs, mesureurs et contrôleurs d'enregistrement ; Opérateurs de saisie de données ; Dactylographes ; Employés de paie et de gestion du temps ; Employés d'expédition ; réception et inventaire ; Assistants statisticiens ; Transcripteurs médicaux…

Amen.

Plus bas vous serez, moins vulnérable vous serez. Mais ne vous faites aucune illusion. Comme le rappelle le rapport et toutes les autres études sur le sujet, la révolution technologique vous assure que tous les métiers seront condamnés à évoluer significativement à l’horizon 5 ou 10 ans. IA et robotique agiront comme les deux bras armés d’une force inaliénable, pour nous sublimer encore.

Il existe cependant des métiers qui résisteraient mieux que d’autres d’après l’étude, et je dois dire que je suis un peu surpris par certains : Chirurgiens maxillo-faciaux ; Médecins généralistes ; Anesthésistes-réanimateurs ; Juges et magistrats ; Avocats ; Policiers de patrouille ; Psychiatres ; Urologues ; Pompiers ; Gynécologues-obstétriciens ; Ophtalmologistes ; Directeurs généraux… Je me disais que les drones pouvaient sérieusement menacer certains de ces métiers, et je ne pense pas aux Urologues ou Gynéco.

Je veux juste regarder cette liste, et la regarder encore. Elle me fascine, me sidère, je ne sais pas trop. Je ne veux rien en dire de plus. Le spectacle a commencé, et nous les acteurs, sommes invités à devenir spectateurs. Bien calés sur le strapontin, éjectable bien entendu. Nous sommes du passé, depuis toujours. Mais aujourd’hui plus encore. Le présent est pressé. Le progrès grille la politesse. Je suis ronchon, je vous avais prévenu.

Mais je veux bien faire un effort. Je promets d’avancer avec mon temps. Je promets de croire qu’il y aura encore un métier pour moi demain. Un métier différent ou qui n’existe pas encore. Et s’il n’y en a pas, je promets de multiplier mes compétences afin de maximiser mes chances. "Je savais par cœur des quantités de choses, mais rien par ordre, de sorte que j’avais la tête à la fois vide et gonflée, comme une éponge". Alfred de Musset, Confessions d’un enfant du siècle.