IA et Assurance : l'Europe doit reprendre la main avant qu'il ne soit trop tard

Korint

L'Europe est l'un des grands territoires de l'assurance.

Huit des vingt plus grands acteurs mondiaux[1] sont encore européens et le continent dispose d’une expertise construite depuis des décennies. 

Mais comme dans beaucoup de secteurs, l’arrivée de l’intelligence artificielle rebat les cartes beaucoup plus vite qu’on ne l’imaginait. Si l’Europe ne maîtrise pas les technologies qui vont structurer cette nouvelle phase, elle risque ainsi de voir s’éroder la position qu’elle occupe encore aujourd’hui.

La montée en puissance de la technologie change mécaniquement la donne. Elle ne touche pas seulement quelques tâches périphériques, mais commence déjà à transformer trois dimensions majeures du métier : l’automatisation des processus, l’exploitation de la donnée et la sélection du risque ; sans oublier bien sûr la manière dont les assurés interagiront avec leur compagnie.

Ce basculement intervient alors que la technologie a déjà pris une place importante dans la chaîne de valeur. Il y a dix ans, environ 2,5% de la prime d’assurance était consacré à la tech. Aujourd’hui, ce chiffre flirte avec les 4% et continue d’augmenter à grande vite[2]sse. Peu à peu, la frontière entre métier de l’assurance et technologie s’estompe et la capacité à concevoir et déployer des portefeuilles capables d’exploiter l’IA devient elle-même une compétence stratégique. Elle suppose de maîtriser à la fois la technologie, la donnée, le produit et les contraintes propres au métier.

L’Europe de l’assurance joue donc une partie essentielle pour son avenir lors de ce moment charnière. Elle possède encore le métier, les compétences et les grands acteurs. Mais cette position ne suffira pas à elle seule. Si une part croissante de la valeur repose demain sur la couche technologique, il faudra aussi être capable de la maîtriser. Car si cette maîtrise lui échappe, le sujet ne sera plus seulement celui de la compétitivité. Il deviendra aussi celui de la dépendance et de la perte de souveraineté.

Le cœur technologique de l’assurance devient stratégique

La frontière de la souveraineté est en train de se déplacer. Elle ne se joue pas seulement dans la nationalité des assureurs ou la localisation des données, mais de plus en plus dans la maîtrise des technologies qui vont faire fonctionner le cœur du métier. Et c’est précisément là que le risque apparaît car une part croissante de ces fonctions stratégiques repose désormais sur des acteurs extra-européens.

L’exemple de la Macif est révélateur. La Macif a achevé début 2026 un programme de cinq ans et 470 M€, pour refondre son cœur de système d’information avec l’américain Guidewire[3]. Il ne s’agit pas ici d’un outil périphérique, mais bien d’une infrastructure qui organise une partie essentielle des opérations et des données. Le choix engage donc l’assureur sur le long terme et crée une dépendance difficile à remettre en cause. Le constat dépasse largement ce seul exemple : les principaux fournisseurs de plateformes métier et d’outils de gestion de portefeuille sont aujourd’hui majoritairement américains ou chinois. Et à mesure que ces solutions occupent une place centrale, une partie du contrôle opérationnel et des compétences quitte également l’Europe.

Les assureurs européens tentent encore de préserver cette maîtrise grâce à leurs équipes internes. Mais beaucoup d’acteurs n’ont pas les moyens de maintenir de telles capacités, tandis que même les plus grands risquent de peiner à rivaliser avec des spécialistes mieux financés et capables d’accélérer beaucoup plus vite.

L’IA donne encore davantage de poids à cette couche technologique. Pour fonctionner efficacement, elle devra accéder aux bonnes données et s’intégrer profondément aux processus métier. Celui qui maîtrise cette infrastructure disposera donc d’un levier déterminant sur l’assurance de demain. Mais rien n’oblige l’Europe à abandonner ce terrain… À condition de revoir la manière dont assureurs et acteurs technologiques travaillent ensemble, elle possède encore les moyens de conserver cette maîtrise.

Faire émerger une alternative stratégique européenne

L’Europe ne pourra conserver sa souveraineté assurantielle que si elle dispose aussi d’acteurs technologiques capables d’accompagner la transformation du secteur. Car l’IA va entrer de plus en plus profondément dans les processus métier, tandis que les plateformes de gestion prennent déjà une place centrale. Le risque serait alors de devoir choisir entre tout développer en interne ou dépendre systématiquement de solutions extra-européennes.

C’est précisément là que le modèle du make and buy prend tout son sens. Il s'agit de conserver en interne les fonctions qui doivent rester sous contrôle tout en s’appuyant sur des acteurs spécialisés pour gagner en agilité. Cette logique devient particulièrement importante avec l’IA, dont l’intégration dans les processus assurantiels demandera des compétences technologiques que tous les acteurs ne pourront pas développer seuls.

Mais encore faut-il qu’une véritable offre existe sur le continent, car le rapport de force est actuellement très déséquilibré. Face à des jeunes pousses européennes qui peinent à se financer, la concurrence s'en sort bien mieux : 96 M$ pour l’américain Socotra, plus de 84 M$ pour le britannique Instanda tandis que Peak3, basé à Singapour, a réuni 35 M$.

À cette différence de moyens s’ajoute la fragmentation du marché européen. Pour une entreprise française, se développer en Espagne ou en Italie peut être presque aussi complexe que d’aborder les États-Unis.

Le danger qui plane sur l'Europe est celui de la désertification stratégique. Si les technologies, les financements et les compétences nécessaires à l’assurance de demain se développent ailleurs, les grands assureurs européens pourront rester européens sur le papier tout en devenant progressivement dépendants d’une infrastructure qu’ils ne maîtrisent plus. L’enjeu des prochaines années est là : ne pas laisser s'échapper la technologie avec laquelle se construira l’assurance des prochaines décennies.

[1] https://www.atlas-mag.net/fr/articles/forbes-2000-top-20-des-assureurs-les-plus-importants

[2] https://datos-insights.com/

[3] https://www.google.com/url?q=https://www.digital-et-assurance.com/lessentiel/macif-guidewire-habitation/&sa=D&source=docs&ust=1790605508764744&usg=AOvVaw3oAcxUnc1a5n8c6R2sl9oS