PME africaines et IA : pourquoi le vrai problème n'est pas la technologie, mais l'isolement

Frédéric Chapuis

Un récent rapport d'Ernst & Young révèle que 70 % des acteurs de l'écosystème tech africain francophone déplorent l'absence de culture de coopération. Un cloisonnement fatal ?

L'Afrique francophone ne manque ni de talents, ni d'idées. Ce constat, posé par Ernst & Young dans son rapport publié en novembre 2025, devrait faire réfléchir tous ceux qui réduisent encore le continent à ses retards technologiques. La vraie difficulté est ailleurs : dans l'incapacité structurelle des acteurs de l'écosystème à travailler ensemble.

L'étude "Weak Ecosystem Cohesion Holds Back Tech Innovation in Francophone SSA" est sans appel : plus de 70 % des répondants pointent l'absence de culture de coopération entre startups, universités, investisseurs et gouvernements. Près des deux tiers soulignent le manque de structures d'échange. Le diagnostic est posé. Reste à comprendre ce qu'il signifie concrètement pour les PME qui tentent d'adopter l'intelligence artificielle.

Le piège des dynamiques isolées

Après vingt-cinq ans d'accompagnement d'entreprises sur le continent, je peux témoigner d'une réalité que les chiffres d'EY confirment : les innovations africaines restent cloisonnées. Un entrepreneur ivoirien développe une solution prometteuse dans son coin. Une université sénégalaise forme des data scientists qui peinent à trouver des débouchés locaux. Un fonds d'investissement cherche des projets matures sans savoir où regarder. Chacun avance de son côté, sans synergie, sans plateforme de dialogue.

Le résultat ? Les projets n'atteignent pas leur plein potentiel. Les initiatives gouvernementales ne sont que partiellement efficaces. Et les PME, qui auraient le plus à gagner de l'IA pour compenser leurs ressources limitées, se retrouvent démunies face à une offre fragmentée et des parcours d'adoption inexistants.

Pourquoi les PME francophones décrochent

En France, une PME qui souhaite intégrer l'IA peut s'appuyer sur un écosystème structuré : des incubateurs, des programmes publics comme France 2030, des partenariats académiques, des intégrateurs spécialisés. En Afrique francophone, ce maillage n'existe pas – ou pas encore.

Le rapport EY examine 19 pays à travers six piliers : gouvernance, capital humain, R&D, infrastructures, financements et cadre légal. Le constat est sans surprise : même dans les pays réputés les plus dynamiques comme le Sénégal ou la Côte d'Ivoire, une part significative des acteurs déplore un manque de coordination. Dans d'autres pays – Niger, Guinée, RDC – les écosystèmes sont plus faibles encore, faute d'institutions dédiées ou de réseaux formels.

Pour une PME africaine, adopter l'IA ne relève donc pas simplement d'un choix technologique. C'est un parcours du combattant : identifier les bons prestataires, former ses équipes sans cursus adaptés, financer l'innovation sans accès au capital-risque, naviguer dans un cadre réglementaire souvent inexistant.

Ce que l'IA pourrait changer – si on la laissait faire

Pourtant, le potentiel est considérable. L'Observatoire EY de l'innovation rappelle qu'en 2024, les startups africaines ont levé environ 3,2 milliards de dollars sur 534 deals, dont plus de 30 transactions localisées en Afrique francophone subsaharienne. L'espace compte déjà plus de 862 startups et une première licorne fintech. Les hubs de Dakar et d'Abidjan s'affirment sur la carte continentale de l'innovation.

L'IA générative, en particulier, pourrait offrir aux PME africaines ce qu'elle promet partout ailleurs : automatiser les tâches répétitives, personnaliser la relation client, optimiser les chaînes d'approvisionnement, accéder à de nouveaux marchés. Dans un contexte où les ressources humaines qualifiées sont rares et coûteuses, ces gains de productivité seraient décisifs.

Mais pour que cette promesse se concrétise, il faut sortir de la logique des initiatives isolées.

Trois leviers pour débloquer la situation

Le rapport EY recommande de repenser en profondeur les stratégies de développement numérique. Concrètement, trois axes me semblent prioritaires.

Premier levier : créer des espaces de dialogue structurés. Les PME ont besoin de points d'entrée clairs dans l'écosystème tech. Cela passe par des plateformes de mise en relation entre offreurs de solutions et entreprises, des événements sectoriels réguliers, des guichets uniques d'accompagnement. L'alliance Smart Africa, avec ses 42 pays membres représentant 2,2 milliards de personnes, pourrait jouer ce rôle de catalyseur – à condition de descendre au niveau des PME et pas seulement des grandes initiatives gouvernementales.

Deuxième levier : stimuler la demande locale. Former des développeurs ne suffit pas s'il n'y a pas de marché pour les employer. Les gouvernements africains doivent créer des débouchés concrets en digitalisant leurs propres services, en conditionnant certains marchés publics à l'intégration de solutions locales, en soutenant les entreprises qui investissent dans l'IA made in Africa.

Troisième levier : accepter les partenariats asymétriques. Les PME africaines n'ont pas besoin de réinventer la roue. Elles ont besoin d'accéder à des solutions éprouvées, adaptées à leurs réalités, avec des modèles économiques viables. Cela suppose des partenariats avec des acteurs internationaux – mais des partenariats équilibrés, qui intègrent transfert de compétences et co-développement, pas simplement vente de licences.

L'opportunité européenne

Pour les entreprises françaises et européennes, ce diagnostic EY est une invitation à repenser leur approche du marché africain. Les PME du continent ne cherchent pas des vendeurs de solutions clé en main. Elles cherchent des partenaires capables de comprendre leurs contraintes et de construire avec elles.

L'enjeu est considérable : une meilleure cohésion de l'écosystème tech africain pourrait transformer la région en pôle d'innovation reconnu, créer des milliers d'emplois et accélérer la résolution de problèmes critiques par des solutions locales. Ceux qui sauront s'insérer dans cette dynamique – en apportant expertise, financement et réseau – prendront une longueur d'avance sur un marché de 2,2 milliards de consommateurs potentiels.

Le vrai frein à l'adoption de l'IA en Afrique francophone n'est pas technologique. Il est organisationnel. Et c'est précisément là que se situe l'opportunité.