Superapp : avec OpenAI et World, Sam Altman peut-il réussir là où d'autres ont échoué ?
Imaginez. Au moment de réserver vos prochaines vacances, plutôt que de faire un tour sur Google en quête d’un hôtel ou d’un Airbnb, vous demandez directement à ChatGPT de trouver un établissement correspondant à vos critères (fourchette de prix, adapté pour une famille avec enfants, près de la mer, etc.). Une fois votre choix arrêté, la réservation et le paiement sont gérés directement sur le chatbot. Pour prendre les billets de train et d’avion, même chose : vous donnez vos dates au chatbot, le prix que vous êtes prêts à mettre et le nombre de connexions maximales souhaitées, il trouve le billet idéal et le réserve pour vous. Besoin de prendre une assurance voyage ? ChatGPT s’en occupe. Un visa à obtenir ? Même chose, tout passe par ChatGPT. Un taxi à commander depuis l’aéroport ? Vous avez deviné : ChatGPT est sur le coup.
Telle est la vision dont Sam Altman rêve pour le futur d’OpenAI : celle d’un portail universel permettant d’accéder à toutes les facettes du web. "Demain, le chatbot sera un collègue ultra‑compétent qui sait absolument tout de ma vie, chaque e‑mail, chaque conversation que j’ai jamais eue", imagine l’entrepreneur.
Un vieux rêve jamais atteint
Cette vision ne sort pas de nulle part : elle s’inspire largement d’une application chinoise, WeChat. Détenue par le groupe Tencent, il s’agit d’une sorte de super WhatsApp que les Chinois utilisent depuis des années pour échanger avec leurs amis, mais aussi réaliser des achats en ligne, commander des taxis, acheter des billets de train ou encore gérer leur santé. Cette "superapp" fait de longue date fantasmer les patrons de la tech, obsédés par la dimension “winner-take-all” du marché du web et par le rêve de s’y tailler la part du lion en reproduisant le succès du géant chinois.
En 2022, peu après le rachat de Twitter, Elon Musk avait annoncé à ses équipes son désir de s'inspirer de WeChat pour ajouter des fonctionnalités à sa plateforme. Deux ans plus tôt, Snap offrait aux développeurs la possibilité d’insérer des applications dans Snapchat, assumant déjà vouloir reproduire le succès de WeChat.
Meta s’y est également essayée : lors de l’annonce du lancement de sa monnaie numérique Libra (renommée Diem, puis finalement abandonnée), Mark Zuckerberg avait affiché sa volonté d’insérer un système de paiement à travers ses différentes plateformes (WhatsApp, Facebook et Instagram). Une tentative d’introduire du commerce en ligne dans des applications de messagerie qui rappelait fortement WeChat. Uber, PayPal et des néobanques comme Revolut ont également tenté de bâtir des écosystèmes complexes rappelant de près ou de loin l’application chinoise.
Une couche de confiance biométrique via l’application World
Chez OpenAI, cette vision prend plusieurs dimensions. Il y a, d’abord, les efforts déployés par Sam Altman pour permettre aux développeurs d’applications tierces comme Uber, Zillow, Booking ou Spotify d’intégrer leurs services directement à ChatGPT, faisant ainsi du chatbot une plateforme universelle qui pourrait bien un jour servir de point de contact unique pour le web.
Mais qui dit point de contact unique dit également point de défaillance unique. C’est ici qu’entre en scène un autre bébé de Sam Altman, World, un projet d’identification biométrique qui, via un dispositif de scan de l’iris, permet d’identifier un utilisateur de manière infaillible et de distinguer à coup sûr un humain d’une IA. Lancée mi-décembre, la dernière version de l’application comprend plusieurs fonctionnalités inédites, parmi lesquelles une intégration de messagerie chiffrée et la possibilité d’effectuer des paiements en cryptomonnaie.
À partir de là, il n’est guère difficile d’imaginer World fournir la couche de confiance cruciale pour la future super‑app d’OpenAI, en garantissant que les interactions et les transactions ont bien lieu entre de vraies personnes dont la personnalité ne puisse pas être usurpée par une IA ou un hacker humain. Les paiements pourraient être intégralement gérés via l’application.
Pourquoi Sam Altman pourrait réussir…
"WeChat est devenu une super‑app en Chine en agrégeant des applications au sein d’une seule interface. ChatGPT fait l’inverse. Ils sont en train de rendre les applications inutiles", analyse Simon Taylor, un expert fintech. Il y voit du pain béni pour les développeurs qui veulent gagner rapidement des parts de marché sur une plateforme émergente, et un danger pour la suprématie d’Apple et de son App Store, à qui OpenAI menace de couper l’herbe sous le pied.
Or s’il y a bien une entreprise capable de créer une super‑app, c’est OpenAI. Avec son énorme succès commercial, la société a accès à un capital illimité. ChatGPT compte 800 millions d’utilisateurs actifs hebdomadaires, et ce nombre continue de croître.
"OpenAI est la première entreprise depuis une génération à inventer une nouvelle façon d’interagir avec les ordinateurs. Son interface de chat intelligente se prête naturellement à l’intégration d’autres applications et services. Ma propre expérience avec Instant Checkout confirme qu’on peut faire des achats de manière très fluide au sein de l’interface de ChatGPT", estime pour sa part Thomas Smith, un expert de l’IA, sur son Substack.
Grâce à son avance sur l’IA générative qui la place au centre du jeu du futur écosystème du web, Sam Altman dispose ainsi d’un certain nombre de cartes en main que n’avaient pas ses prédécesseurs.
… et pourquoi la partie est encore loin d’être gagnée
Un premier obstacle sur la route du patron d’OpenAI consiste toutefois dans ses rivaux au sein de l’écosystème des Big Tech. Pour un Google, qui réalise 350 milliards de dollars de chiffre d’affaires (contre dix milliards pour OpenAI), il est évident que la concurrence d’un super-ChatGPT menacerait son monopole sur la recherche en ligne. Et les récentes performances de son dernier modèle Gemini montrent que le géant californien ne compte pas se rendre sans combattre.
Un autre obstacle se situe au niveau des régulations. Reproduire le succès de WeChat implique de s’attaquer à des marchés extrêmement régulés, comme la finance et la santé, beaucoup plus difficiles à maîtriser pour une société tech, quels que soient ses moyens financiers, que le monde des réseaux sociaux et de l’IA.
Le manque de régulations autour des données et de la sécurité de l’IA aux Etats-Unis (ce qui n’est pas près de changer avec l’administration Trump aux manettes) constitue également un obstacle. L’absence de règles claires à l’échelon national sur la façon dont les entreprises doivent gérer et protéger les données peut en effet virer au véritable casse-tête lorsqu’une entreprise entend faire transiter des données hautement confidentielles (comme des données de santé ou financières) à travers une application multicanale, sans risquer de subir un procès en action collective.
En l’absence d’une règle à l’échelon fédéral, les entreprises doivent en outre se plier à celles des Etats, qui peuvent varier considérablement. La Californie dispose par exemple d’un arsenal protecteur sur le modèle du RGPD européen, tandis que le Texas n’offre quasiment aucune protection aux utilisateurs. Facebook s’était déjà cassé les dents sur ce problème pour son projet de monnaie numérique, les élus américains ayant lourdement questionné la capacité de l’entreprise, déjà émaillée par plusieurs scandales sur la gestion des données personnelles, à combiner un système de paiement avec sa gigantesque plateforme de collecte et vente des données à des fins marketing. Sam Altman pourrait à son tour être régulièrement contraint de troquer son t-shirt pour un costume et une cravate au cours des années à venir.