Claude Cowork accentue la pression sur les géants du logiciel
L’essor de l’IA agentique peut-il tuer les géants du logiciel ? Cette question est âprement débattue depuis la montée en puissance de l’IA générative, et le lancement de Claude Cowork par Anthropic vient de relancer la discussion.
Lancé avec fracas en ce début 2026, Claude Cowork est un assistant virtuel autonome, sur le modèle de Claude Code, un outil d’assistance pour les développeurs aux performances impressionnantes qui génère déjà un milliard de dollars de chiffre d’affaires seulement six mois après son lancement. Anthropic affirme d’ailleurs avoir construit Claude Cowork en moins de deux semaines en s’appuyant sur Claude Code.
Contrairement aux chatbots traditionnels, Claude Cowork peut accomplir des actions complexes et poussées, comme éditer un fichier sur l’ordinateur de l’utilisateur, accomplir des tâches de bureautique, effectuer une recherche sur la toile ou développer une application. La capacité de l’assistant à assurer un large panel de charges de travail différentes ranime l’idée que l’IA pourrait à terme supprimer le besoin de solutions logicielles en tant que service (SaaS) spécialisés, menaçant les revenus et la valorisation boursière d’un secteur qui constitue depuis des années une poule aux œufs d’or. Il représente "exactement le type de capacités que les investisseurs logiciels craignent", selon les mots de Bloomberg.
Comment l’IA agentique menace le SaaS
Apparue au cours des années 2000, la vague du SaaS a surfé sur la promesse de rendre les organisations plus efficaces et agiles en réduisant leurs coûts d’infrastructure et en améliorant leur capacité à évoluer et s’adapter rapidement. Le résultat fut une petite révolution numérique qui, couplée à la migration vers le cloud, a vu les entreprises intégrer de plus en plus d’outils SaaS dans leur stack technologique. En 2022, les organisations géraient ainsi en moyenne 130 applications SaaS, chiffre qui peut passer à plusieurs centaines d’outils pour les plus grosses entreprises.
Mais l’essor de l’IA agentique commence à remettre la suprématie du SaaS en question. Pour la première fois, des agents autonomes sont capables non seulement d’analyser l’information, mais aussi de l’interpréter, de prendre des décisions stratégiques et des actions en temps réel. Leur émergence redéfinit la manière dont les organisations interagissent avec les logiciels eux-mêmes et laisse entrevoir un futur où nombre de solutions SaaS deviendraient obsolètes et pourraient aisément être remplacées par des agents d’IA comme Claude Cowork.
Demain, plutôt que d’utiliser un CRM, les équipes en charge de la relation client pourraient mobiliser un agent d’IA gérant l’ensemble du cycle de qualification des leads, scannant automatiquement les emails et les profils LinkedIn pour identifier les meilleures cibles potentielles, aidant à rédiger des messages personnalisés adaptés au contexte de chaque interlocuteur, et programmant des rendez-vous en scannant les différents agendas automatiquement.
Même chose dans les RH. Plutôt que d’utiliser un logiciel comme Workday ou BambooHR, les professionnels pourraient demain s’appuyer sur un agent pour automatiser le processus d’intégration des nouveaux employés, créer les comptes informatiques nécessaires, assigner les formations obligatoires selon le poste, planifier les entretiens d’intégration et gérer toute la paperasse administrative sans aucune saisie manuelle. Certains affirment que le coût du développement de logiciels a d’ores et déjà chuté de 90% grâce aux agents d’IA.
Alerte à Wall Street
Les possibilités sont innombrables et étant donné la vitesse à laquelle les entreprises ont adopté ces technologies, il n’est guère étonnant que les professionnels du SaaS commencent à tirer la sonnette d’alarme.
"Certains commencent à remettre en question les devis de renouvellement des grandes entreprises SaaS", assure Martin Alderson, cofondateur de la jeune pousse d’IA CatchMetrics et spécialiste de l’industrie du SaaS. "J’ai déjà vu quelques exemples où un fournisseur SaaS indique son habituelle augmentation tarifaire annuelle à deux chiffres, et où les équipes commencent à se demander "Avons-nous vraiment besoin de payer pour ça, ou pourrions-nous simplement construire ce dont nous avons besoin nous-mêmes ?". Il y a un an, c’eût été au mieux une question hypothétique avec une conclusion rapide : "non". Maintenant, c’est une vraie option sur laquelle un effort réel de réflexion est déployé."
Wall Street a commencé à prendre note. Les actions SaaS ont chuté de 15% depuis le début de l’année et la société SaaS financière Intuit, suite au lancement de Claude Cowork, vient de connaître sa pire semaine depuis 2022, là où les géants technologiques ont surfé sur la vague de l’IA pour atteindre des valorisations record.
Pour Martin Alderson, les géants du logiciel font moins face à un risque de remplacement immédiat qu’à une perte de vitesse progressive. "De nombreuses grandes entreprises SaaS ont un NRR (NDLR taux de rétention des revenus nets, mesure combien les clients existants d’une entreprise dépensent avec elle de manière continue) significativement supérieur à 100%. C’est la beauté de nombreux modèles économiques SaaS : les entreprises grandissent et nécessitent l’ajout d’utilisateurs ou de fonctionnalités supplémentaires à leur plan. Ces augmentations sont généralement très rentables. Le prestataire SaaS n’a pas besoin de dépenser une fortune en vente et marketing pour obtenir cette hausse, puisqu’il a déjà une relation établie avec ses clients.
C’est là que certaines entreprises SaaS risquent d’être durement touchées. Les utilisateurs commenceront à migrer des parties de la solution vers des plateformes internes autoconstruites ou modifiées afin d’éviter de payer pour le niveau tarifaire supérieur."
Le SaaS peut-il absorber l’IA générative ?
D’autres sont toutefois sceptiques quant à la menace que Claude Cowork et autres outils d’IA agentiques feraient peser sur les professionnels du SaaS. Dans une note parue la semaine dernière, Arjun Bhatia, expert en nouvelles technologies chez William Blair, un cabinet d’investissement, estime ainsi la réaction des marchés à la dernière sortie d’Anthropic "exagérée". "Claude Cowork fait certes souffler un vent contraire sur les actions du logiciel, mais il ne constitue pas un danger fondamental pour celles-ci", écrit-il.
Les experts du SaaS sont en effet selon lui protégés par l’ampleur de leurs jeux de données spécialisées, sur lesquels ils ont la possibilité d’entraîner leurs algorithmes d’IA, la largeur de leurs plateformes et les workflows que les agents généralistes ne peuvent pas facilement répliquer. De plus, ces acteurs ne comptent pas rester les bras croisés et s’efforcent d’intégrer rapidement leurs propres assistants d’IA auprès de leurs clients.
"L’idée selon laquelle l’IA agentique va remplacer le SaaS me paraît erronée", affirme pour sa part Mike Kiersey, vice-président mondial de la division Solution Consulting chez Workato, une plateforme logicielle pour l’intégration de l’IA. "L’IA agentique nous permet de collaborer entre systèmes d’une manière qui n’était pas possible auparavant, si bien que nous n’avons plus besoin de workflows structurés. La fonction principale d’un SaaS reste essentielle pour les entreprises, mais les points de contact par lesquels un utilisateur interagit avec le SaaS sont complètement remaniés par les agents IA."
Enfin, les professionnels du SaaS sont aussi devenus des experts dans l’accompagnement des entreprises sur les problématiques de conformité et de respect des régulations, des obligations qui ne vont pas disparaître du jour au lendemain et qui constituent un autre atout dans leur manche.