Former les adultes à l'IA : ce que Brutus doit à César, et ce que César doit à Brutus

Institut pour l'Education Augmentée

Dans ce contexte, demander à un adulte de cinquante ans, en reconversion forcée ou volontaire, de se former à l'IA, c'est lui demander de se réinventer dans un monde qu'il ne comprend pas.

Aux ides de mars 44 avant notre ère, Marcus Junius Brutus enfonça son poignard dans le flanc de Caius Julius Caesar. La question que deux millénaires de commentaires n’ont pas épuisée reste la même : Brutus a‑t‑il agi par vertu républicaine, par refus du pouvoir personnel, ou par désespoir devant un père symbolique qui avait cessé de bâtir pour l’avenir et ne bâtissait plus que sa propre statue ? Et César, aimait‑il Rome ou l’image qu’il se faisait de lui‑même aimant Rome ? Cette interrogation ancienne résonne aujourd’hui au cœur du débat sur la formation des adultes à l’intelligence artificielle.

D’un côté, une génération de natifs numériques considère les modèles de langage comme des outils aussi naturels que le traitement de texte l’était pour leurs parents ; elle regarde les adultes résistants avec un mélange d’impatience et de perplexité. De l’autre, des adultes (ouvriers, employés, soignants, animateurs, retraités actifs) font face à une rupture technologique sans filet : peu de temps, peu d’espaces pour apprendre sans être jugés, et parfois la décision de ne pas apprendre, non par incapacité mais par dignité offensée. Entre ces deux attitudes, un silence qui ressemble à une vendetta muette.

La forge identitaire et l’algorithme

Le travail a longtemps été une forge identitaire : non seulement un lieu de subsistance, mais l’espace où l’on se constituait par l’effort, la maîtrise d’une matière résistante, l’appartenance à une communauté de gestes et de savoirs. Cette forge s’est progressivement éteinte sous l’effet de la désindustrialisation, de la précarisation et des premières vagues de numérisation. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle générative menace de rendre substituable, à une vitesse inédite, une part importante de la connaissance procédurale.

Demander à un adulte de cinquante ans, en reconversion forcée ou volontaire, de se former à l’IA, c’est lui demander de se réinventer dans un monde dont il ne comprend pas encore les matériaux et les règles. Ce n’est pas une question de capacité cognitive : les études montrent que les adultes apprennent différemment des enfants mais non moins bien ; ils apprennent mieux quand le sens est clair, quand le contexte est respectueux et quand l’erreur n’est pas sanctionnée.

Deux écueils symétriques

Il existe deux écueils symétriques. Le premier est celui des dispositifs de formation qui se contentent d’afficher une action : modules en ligne de deux heures, webinaires d’introduction, badges numériques. Ces capsules, souvent conçues pour l’image institutionnelle, confondent formation affichée et formation accomplie. Le salarié peut être « officiellement formé » sans savoir utiliser l’outil dans son travail concret ; l’organisation a coché la case et la personne reste seule.

Le second écueil est la posture des natifs numériques qui, face à l’incompétence supposée des aînés, se contentent d’envoyer un lien, de dire « c’est simple » et de passer à autre chose. La lucidité sans projet produit un vide : abandonner la transmission, c’est laisser s’installer des acteurs qui monétisent ce vide, plateformes, consultants, formations payantes, sans garantir une transmission réelle et digne.

Ce que l’IA réveille

Ce qui se joue dans la résistance des adultes n’est pas de la paresse ni de la bêtise, et souvent pas même une peur irrationnelle de la nouveauté. C’est la résistance d’une identité construite sur des décennies à l’idée d’être rendue obsolète en quelques mois par un outil manié avec désinvolture par des personnes qui n’ont pas eu à gagner ces savoirs. C’est la résistance du maçon expérimenté à qui l’on dit que son expérience de trente ans vaut moins qu’un algorithme qui produit des plans. Ces résistances sont légitimes et doivent être entendues comme telles, non contournées par des injonctions creuses à la flexibilité ou à la résilience qui, trop souvent, signifient : supporte le coût de la transition sans que nous en assumions la charge.

Paulo Freire a posé un principe fondamental pour l’éducation des adultes : l’éducation n’est pas un acte par lequel quelqu’un, celui qui sait, dépose un contenu dans la tête de quelqu’un d’autre, celui qui ne sait pas. C’est un acte de co‑investigation du monde réel, entre des personnes qui ont chacune une expérience valide et une incomplétude réelle. L’accompagnement à l’IA qui oublie cette asymétrie fondamentale commet l’erreur de déposer plutôt que de co‑construire.

Ce que peut apporter l’éducation populaire

L’éducation populaire, dans ses meilleures expressions, peut offrir un espace différent de l’école et de l’entreprise. Elle peut créer des lieux où les générations se rencontrent dans la délibération commune plutôt que dans le reproche mutuel ; où celui qui sait accepte d’être questionné sans se sentir trahi, et où celui qui apprend accepte d’être accompagné sans se sentir asservi. La formation à l’IA en contexte d’éducation populaire ne se réduit pas à une simple alphabétisation numérique : elle peut être le prétexte d’une conversation intergénérationnelle qui reconnaît l’expérience et prolonge les compétences, plutôt que de les effacer.

C’est dans des ateliers d’exploration accompagnée, non dans la démonstration commerciale, que se joue la reconnaissance — premier acte d’émancipation. Quand un retraité qui a passé quarante ans à tenir des comptes manuels comprend que l’outil peut lui rendre du temps, ou quand une caissière de quarante‑cinq ans découvre que son savoir relationnel est précisément ce qui manque aux algorithmes de service, ce qui se passe là n’est pas seulement de l’alphabétisation numérique : c’est de la reconnaissance.

L’équilibre nécessaire

L’équilibre nécessaire n’est ni la posture césarienne qui bâtit pour l’image, ni la posture brutienne qui détruit sans proposer d’alternative. Il se trouve dans un engagement lucide et persistant : apprendre avec l’IA sans renier ce que l’on sait, ajouter sans effacer. L’accompagnement doit être conçu pour que personne n’ait l’impression que son expérience antérieure est sans valeur. La transmission réelle commence là : dans la reconnaissance mutuelle que chaque génération apporte quelque chose d’irremplaçable, et que cette rencontre ne peut se faire que dans un espace où l’une ne domine pas l’autre.

Pour que ces dynamiques existent, il faut des moyens concrets : des lieux ouverts en dehors des heures de travail, des animateurs formés et rémunérés correctement, des dispositifs qui permettent à des projets de s’installer sur le temps long plutôt que d’être étouffés par des logiques d’appel à projets annuels. Sans cela, on demande aux adultes de se former en autonomie à des outils qu’ils ne comprennent pas, dans un monde qui les a déjà trahis une fois avec les promesses de la méritocratie.

Conclusion

Il y a quelque chose d’irréductiblement humain dans le fait de ne pas savoir utiliser un outil que d’autres manipulent avec désinvolture. Ce sentiment mérite d’être dit sans honte et entendu sans mépris. L’intelligence artificielle générative est peut‑être la rupture technologique la plus large et la plus rapide que la population active adulte ait eu à traverser depuis la généralisation de l’informatique ; la vitesse, cette fois, est d’un ordre de grandeur supérieur. Si l’on veut que la société ne se contente pas de cocher des cases, il faut des espaces où l’on apprend ensemble, avec du temps, du désaccord et la conviction que personne n’est en avance ni en retard, mais que chacun taille sa pierre à sa manière.

Bibliographie (sélection)

• Byung‑Chul Han, La Société de la fatigue, La Découverte, 2010 (traduction française 2014).
• Paulo Freire, Pédagogie des opprimés, Maspero, 1974 (traduction française).
• Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942.
• Pierre Bourdieu & Jean‑Claude Passeron, Les Héritiers ; La Reproduction, Éditions de Minuit, 1964–1970.
• Jürgen Habermas, L’Espace public, Payot, 1988.
• William Shakespeare, Jules César, 1599 (traduction française).
• Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP), La formation des adultes dans les associations, Rapport 2024.
• Mouvement associatif, L’impact de l’austérité sur les associations d’éducation populaire, Note d’analyse, 2025.
• CNAJEP, Baromètre de l’éducation populaire, 2024.
• OCDE, Adults Learning and Digital Skills, 2023.