Robots humanoïdes : la stratégie multi-fronts de la Chine pour s'imposer

Robots humanoïdes : la stratégie multi-fronts de la Chine pour s'imposer La Chine a fait de la robotique humanoïde une priorité nationale et ne lésine ni sur les moyens ni sur les forces à mobiliser. Au risque de former une bulle alors que le marché n'est pas mature ?

Le constructeur chinois Unitree a marqué les esprits, début avril, en proposant son robot humanoïde R1 à 3 700 euros. Une annonce qui illustre la volonté de Pékin de s’imposer dans le secteur de la robotique humanoïde. Derrière Unitree, des constructeurs comme AgiBot, Leju Robotics, ou encore UBTech comptent en effet parmi les leaders de cette industrie encore émergente. A ce jour, la Chine compte déjà plus de 150 entreprises spécialisées dans le domaine.

Cela ne doit rien au hasard. Les dirigeants chinois ont identifié la robotique humanoïde comme stratégique et ont en conséquence posé les bases d’un écosystème complet, allant de la formation des ingénieurs à la production, en passant par la collecte de données permettant le développement d’agents IA spécialisés.

120 milliards d'euros

Devancée ces dernières années par les Etats-Unis dans le domaine de l’intelligence artificielle, la Chine entend rattraper son retard. Et pour Pékin, cela passe notamment par l’IA physique et la robotique humanoïde. En mars 2025, la Commission nationale du développement et de la réforme a annoncé la création d’un fonds de capital-risque soutenu par l’Etat dédié à la robotique, à l’intelligence artificielle et à l’innovation de pointe. Au total, les gouvernements locaux et le secteur privé devraient consacrer l’équivalent de 120 milliards d’euros au développement de la robotique humanoïde au cours des 20 prochaines années.

“La Chine a placé les robots humanoïdes au cœur de sa stratégie nationale, confirme Carsten Heer, représentant de la Fédération Internationale de Robotique. Le ministère chinois de l’Industrie et des Technologies de l’information (MIIT) estime que les humanoïdes pourraient devenir une technologie de rupture majeure, comparable aux ordinateurs ou aux smartphones, capable de transformer à la fois les modes de production et la vie quotidienne”.

Les gouvernements locaux sont au cœur de cet effort national, ce qui constitue une spécificité notable de l’économie chinoise. Chaque ville soutient son champion local : UBTech à Shenzen, Galbot à Pékin, Unitree à Hangzhou ou encore AgiBot à Shanghai. Une sorte de compétition s’est mise en place entre les administrations locales, qui bénéficie à l’ensemble du secteur.

L’accent a également été mis sur la formation des futurs ingénieurs. Des cursus spécialisés dans l’IA incarnée ont été mis en place ces derniers mois dans les universités, alors qu’une étude de l’Institut de technologie de Pékin estime qu’il est nécessaire de former 1 million d’étudiants pour répondre à la demande du secteur. Mais la stratégie ne s’arrête pas aux humains. Pour entraîner les agents IA servant de “conscience” aux robots, la Chine mise sur une collecte de données massive. Plus d’une quarantaine de centres d’entraînement dédiés, financés par les gouvernements locaux, doivent être construits d’ici à la fin de l’année. Des milliers de travailleurs ont commencé à y effectuer des tâches du quotidien (plier le linge, faire du repassage, nettoyer une table…) équipés de caméras et de capteurs, ce qui permet de recueillir des données. Une autre méthode consiste à accompagner les robots via un dispositif de télé-opération, leur apprenant à reproduire ces gestes comme on le ferait avec un enfant.

Déjà l’ère industrielle

Les progrès de la Chine dans le domaine se sont accélérés cette année. Alors que 13 318 robots humanoïdes ont été produits en Chine en 2025 selon l’agence de recherche Omedia, entre 28 000 et 100 000 unités pourraient être fabriquées en 2026, selon plusieurs analyses. Illustrant cette accélération, la première chaîne de production automatisée de robots humanoïdes a été inaugurée le 29 mars dernier dans la province du Guandong. Construite par Leju Robotics en collaboration avec Guangdong Dongfang Precision Science, elle produira plus de 10 000 unités par an, soit un robot toutes les 30 minutes.

Et depuis le début de l’année, les financements se sont encore accrus : le fabricant de robots humanoïdes Galbot a par exemple conclu une levée de fonds de plus de 250 millions d’euros, regroupant public et privé. Cette montée en puissance financière s'appuie sur un écosystème industriel sans équivalent. “Un élément clé de la stratégie chinoise consiste à mettre en place une chaîne d’approvisionnement pour les composants essentiels, capable de monter en puissance à grande échelle”, explique Carsten Heer. Grâce à leur accès direct à la production de pièces, les entreprises chinoises peuvent réduire les coûts de production et vendre leurs robots à bas prix.

La vitesse de mise sur le marché constitue une autre caractéristique de la stratégie chinoise. Les entreprises locales ont commencé très tôt à déployer les robots dans des conditions réelles. Dès novembre 2025, UBTech avait par exemple décroché un contrat de 37 millions de dollars pour déployer son robot Walker S2 à la frontière avec le Vietnam afin de mener des inspections, guider les voyageurs ou encore effectuer des tâches liées à la logistique. Et plusieurs constructeurs ont déjà déployé des robots dans les usines, où ils ont été intégrés aux processus de production.

Les progrès rapides du secteur chinois de la robotique humanoïde pourraient toutefois mener à une surchauffe. En novembre dernier, la Commission nationale du développement et de la réforme a émis un avertissement, pointant le risque de formation d’une bulle. Si la capacité de la Chine à produire des robots à grande échelle est désormais prouvée, l’enjeu pour les constructeurs sera de s’imposer sur les marchés internationaux, malgré les obstacles réglementaires, les réticences vis-à-vis des produits chinois et la concurrence mondiale, notamment américaine.