Former à l'IA pour capter la valeur créée
VivaTech fascine, le bureau stagne. 70 % des salariés apprennent l'IA seuls. La valeur de l'IA fuit vers les individus, pas les entreprises.
La semaine dernière, les dirigeants ont afflué à VivaTech. Ils sont rentrés la tête pleine d'innovations : agents autonomes, modèles multimodaux, copilotes intelligents…avec la certitude que leur secteur est en train d'être transformé.
Ils ont raison. Et complètement tort à la fois.
Car pendant que les démos se sont enchaînées sur les stands, une réalité obstinée attend au bureau. D'après l’étude Master The Monster-Kantar, 70 % des salariés qui utilisent l'IA l'ont appris seuls. 9 % seulement ont été formés par leur entreprise. 9 actifs sur 10 estiment également que leur entreprise n’a pas de stratégie claire en matière d’IA et pour 1 sur 2, leur entreprise est en retard en termes de maturité tech et IA.
A quoi servent des innovations vertigineuses de l’IA si personne dans l'entreprise n'est en mesure de les utiliser autrement que comme un moteur de recherche amélioré ? Les entreprises semblent déserter la formation et, plus profondément, semblent hésiter face à l’IA.
Quand les organisations n'accompagnent pas leurs collaborateurs, ceux-ci ne s'arrêtent pas. Ils bricolent. En France, 46 % des actifs utilisent leurs outils d'IA personnels pour des tâches professionnelles. Ce Shadow AI est souvent présenté comme un risque sécuritaire. C’est vrai bien sûr mais c'est passer à côté de l'essentiel.
Le Shadow AI n'est pas une rébellion. C'est une réponse rationnelle à un vide. Puisque l'entreprise ne propose rien, ou rien d'adapté. En effet, seuls 25 % des actifs estiment que les outils fournis répondent à leurs besoins. Les salariés se débrouillent donc avec ce qu'ils ont. Les principales raisons : la rapidité (23 %), devant la simplicité (16 %) et l'efficacité (14 %). Pas la volonté de contourner l'IT. Juste l'envie de travailler.
Il est illusoire de croire que cette situation est neutre pour l'organisation : si les salariés gagnent du temps, l'entreprise n’en profite quasiment pas.
Une étude publiée en avril 2026 par des chercheurs de Stanford et Carnegie Mellon le démontre : la valeur créée par l'IA générative pour ses utilisateurs américains atteint 172 milliards de dollars par an, très loin devant les revenus que les acteurs de l'IA en tirent (14 milliards). La valeur de l'IA est captée par les individus, pas par les organisations.
Quand un collaborateur gagne deux heures par semaine grâce à ChatGPT sans que son employeur ne le mesure ni ne l'organise, ces deux heures n'irriguent rien. Elles enrichissent l'individu et accessoirement les actionnaires d'OpenAI. Pas l'entreprise. C'est cela, l'hémorragie silencieuse : une fuite de valeur que personne n'a décidé d'arrêter, parce que personne n'a encore décidé de prendre le sujet à bras-le-corps.
Aux Etats-Unis, le problème de la formation existe aussi : 42 % des salariés américains déclarent que leur employeur attend qu'ils apprennent l'IA par eux-mêmes. Mais là où la France diffère profondément, c'est dans l'implication du management. Outre-Atlantique, ce sont les cadres dirigeants qui font le plus de Shadow AI, 65 % d'entre eux exactement, contre 31 % des employés. Le management américain s'est emparé de l'outil par le haut, même en désordre. En France, c'est le bas de la pyramide qui bricole pendant que le sommet parle de transformation.
L'Amérique a un problème d'alignement. La France a un problème d'engagement. Ce n'est pas la même profondeur de retard. Et le marché de l'IA - les modèles, les plateformes, les données - reste massivement américain. Si les organisations françaises ne se saisissent pas du sujet, elles financeront la création de valeur des autres.
Ce débat dépasse la question de la productivité courante. Il engage la forme même du travail de demain.
"Aujourd'hui, nos ingénieurs n'écrivent plus une ligne de code. (...) Vous demandez à des agents d'écrire le code pour vous. Vous donnez les spécifications, vous donnez des ordres. C'est un changement profond."
Arthur Mensch, CEO de Mistral AI, audition à l'Assemblée nationale, 2026.
Si l'orchestration d'agents est la prochaine norme du marché du travail - et Arthur Mensch n'en parle pas à la légère - alors la question de la formation ne concerne plus seulement la productivité d'aujourd'hui.
Elle concerne la capacité des entreprises françaises à survivre dans un monde où les métiers se réécrivent. Passer de l'exécution à l'orchestration, du faire au diriger des agents, n'est pas une montée en compétences marginale. C'est une réinvention de l'organisation entière.
Cette réinvention ne se fera pas sans stratégie, c'est-à-dire sans réponses aux questions que pose l’IA aux entreprises : le rôle du management intermédiaire, la place des jeunes, l’organisation de l’autonomie de décision, la frontière entre transparence et surveillance, la redéfinition de la notion même de compétence…
Mais le temps presse et l’IA va vite, très vite. La transformation devra être beaucoup plus rapide que celle que les entreprises ont vécu dans le digital. C’est la condition sine qua non pour capter la valeur créée et ne pas décrocher brutalement par rapport aux entreprises américaines.