Intelligence Artificielle : à la question de l'emploi s'ajoute celle du partage de la valeur

Tenzing Conseil

Sept entreprises technologiques pèsent aujourd'hui près d'un tiers de l'indice S&P 500, contre 12 % il y a dix ans, ascension désormais portée par l'intelligence artificielle.

Face à elle, une question légitime n’a pas tardé à s’imposer : combien d'emplois va-t-elle transformer ou supprimer ? Mais elle en masque une autre, presque absente du débat : à qui reviendront les gains de productivité qu'elle produit ? La première porte sur le travail, la seconde sur le partage de la valeur. L’une ne pourra pas être traitée sans l’autre.

Pour comprendre ce qui se joue, souvenons-nous des robots. Pendant deux siècles, le savoir accumulé ne pouvait se monétiser qu'en passant par un être humain : une compétence vendue un temps donné, rémunérée par un salaire qui payait des cotisations et se dépensait localement. Le salaire était l'instrument, imparfait mais réel, qui transformait une productivité privée en revenu largement diffusé. La robotisation de la fin du XXe siècle a commencé à briser ce lien : en automatisant les tâches manuelles répétitives, elle a déplacé du revenu du travail vers le capital. Elle a accéléré la servicialisation de l’économie avec sa cohorte de métiers à faible valeur ajoutée mais aussi l’injonction à aller vers le haut de l'échelle des qualifications : le cognitif, la conception, le relationnel.

L'IA s'attaque précisément à ces métiers. Elle automatise le travail intellectuel non routinier : contrôler, analyser, rédiger, traduire, conseiller, vers lequel la robotisation avait refoulé l'emploi. Et l'actif qui capte les gains n'a plus rien d'un robot. Celui-ci représentait un objet coûteux, physique, arrimé à une usine, qui faisait vivre des techniciens, une chaîne d'approvisionnement, des fabricants dans de nombreux pays. La rente restait diffuse. L'IA, elle, est un logiciel : coût de reproduction quasi nul, déploiement mondial instantané, produit par une poignée d'acteurs souvent étrangers, à rendements d'échelle extrêmes et employant peu localement. La rente ne s'évapore pas : elle change de poche, et de bien moins de poches.

C'est là le vrai problème de société. Un capitalisme tient parce que la valeur qu'il crée se redistribue assez largement pour que chacun y trouve sa part et en accepte les règles. Quand le gain se concentre à ce point et de plus en plus, ce n'est plus seulement une question d'équité : c'est une question de cohésion et de légitimité. Une société dont une fraction toujours plus mince capte une part toujours plus grande de la richesse finit par éroder le consentement qui la tient debout. L'accaparement de la valeur n'est pas une abstraction morale mais un risque politique concret.

Les gains potentiels de l'IA ne sont pas d'une nature nouvelle. La productivité reste la productivité. En revanche, le vecteur de partage, lui, évolue. La robotisation avait tordu cette courroie de transmission, l'IA menace de la rompre, en automatisant le segment qui restait le socle des salaires.

Si l'instrument de répartition de la valeur change, il faut en forger un autre. Notre économie partage la valeur entre le capital, par les dividendes, et le travail, par les salaires. Lorsque le canal du travail faiblit, il faut trouver une troisième voie qui permette de continuer à socialiser une partie de la valeur créée. Le dividende sociétal, cette part des bénéfices qu'une entreprise choisit d'affecter volontairement à l'intérêt général, peut tenir ce rôle. Non par charité ni sous contrainte, mais parce qu'une valeur démultipliée par la technologie doit retrouver la route du collectif d’une autre manière pour préserver la cohésion sociale .

Rien de cela n'est une fatalité. Tout dépend de savoir si l'IA remplace le travail ou l'augmente. Et si elle l'augmente, qui empoche le surplus : le salarié, ou le fournisseur qui lui loue l'outil ? Le découplage n'est pas une loi de la nature : il est le produit de nos choix. C'est pourquoi il faut poser la question maintenant, à côté de celle de l'emploi, avant qu'elle ne se règle sans nous lorsque les investisseurs de la tech demanderont un retour sur leurs investissements colossaux. La tentation de capter une partie croissante de la valeur sera alors grande. A nous, dirigeants d’entreprise, de mettre l’IA à sa juste place et de décider du partage des gains qu’elle permettra.