Course à l'IA : l'Europe a perdu la bataille de la puissance, pas celle de l'intelligence

MAGICLΔB

En 2005, lors d'un concours d'échecs freestyle, deux amateurs munis de trois ordinateurs ont battu en finale deux grands maîtres munis de supercalculateurs.

Leur stratégie reposait sur un principe à la fois simple et puissant : la performance ne vient pas de la force brute des intelligences, mais de la qualité de leur orchestration.

Garry Kasparov en a tiré une conclusion qui devrait inspirer les organisations et les institutions. Un joueur moyen avec une machine ordinaire et un meilleur processus est supérieur à un joueur fort avec une machine puissante mais un processus inférieur.

Et si ce principe fondamental, hissé en stratégie nationale et pris en exemple à l'échelle européenne, pouvait ramener le vieux continent dans la course à l'intelligence artificielle face aux États-Unis et à la Chine ?

L'Europe se bat sur le mauvais terrain de jeu

Sur la force brute, le match est plié. Les 200 milliards d'euros du plan européen InvestAI (février 2025) pèsent peu face aux 700 milliards de dollars engagés au même moment par Microsoft, Google, Amazon et Meta. Et c'est sans compter les 500 milliards du projet Stargate destinés à produire 10 gigawatts d'ici quatre ans. L'annonce récente de Sébastien Lecornu, à la veille de VivaTech, d'investir 655 millions supplémentaires dans l'IA via France 2030, renforce l'intention sans peser sur le résultat. Les gigawatts, les puces et les plus grands modèles resteront hors des frontières européennes. Vouloir rattraper ce retard à coups de milliards, c'est jouer un match perdu d'avance.

Mais cette partie se joue-t-elle vraiment sur la puissance brute ? Ou l'enjeu n'est-il pas plutôt dans l'orchestration des intelligences artificielles (IA), biologique humaine (IB) et collective (IC), à l'échelle d'une nation ? Car l'intelligence d'un groupe ne dépend pas de la somme des intelligences individuelles, mais de la qualité des interactions entre ses membres (étude du MIT, 2010)*. Et ce qui vaut pour un groupe pourrait bien valoir pour une nation. Un pays dont le modèle repose sur la coopération est mieux disposé à faire collaborer ses citoyens avec des machines et entre eux, donc à réussir la combinaison IA + IB + IC. Le modèle de solidarité de la France, souvent perçu comme un coût, deviendrait en réalité son meilleur atout pour l'IA.

La partie que l'Europe peut gagner

En juin 2025, à VivaTech, j’ai posé deux questions à Emmanuel Macron sur l'IA dans le cadre d’un échange. Pas tant sur les investissements, mais sur deux enjeux tout aussi décisifs : comment rassurer les Français sur l'IA, et comment y préparer les enfants ? Car avant d'orchestrer les intelligences, une nation doit dépasser ses peurs et se forger une littératie commune.

Ses réponses révèlent un président qui a compris l'enjeu, expliquant que l'IA "n'est pas quelque chose qui va remplacer l'humain", qu'il faut "piloter" et la placer "aux bons endroits". Sur l'école, qu'il faut "les familiariser" et "garder l'apprentissage de l'écriture, la capacité à s'attacher à un livre". L'humain est indiscutablement au centre du discours : "le trésor, c'est la connaissance et l'esprit critique". Si les mots de l'orchestration y sont, le parti pris, lui, est encore timide. Des mesures sont prises, mais l'engagement destiné à faire des Français les champions de l'orchestration n'y est pas.

De la réglementation défensive à l'orchestration offensive

C'est pourtant là la carte maîtresse de la France. Son modèle social et sa culture du collectif préparent mieux le pays que l'individualisme américain à faire travailler ensemble la machine, l'humain et le groupe. Le handicap n'est pas technologique. La France est d'ailleurs le premier écosystème de l'Union européenne sur l'IA. Il tient au regard porté sur l'IA. Seulement 33 % des Français déclarent faire confiance à l'IA (KPMG, 2025)**. L'Europe, France comprise, a réglementé l'IA avant de l'adopter, protégé avant d'oser. La France a moins un problème d'IA qu'un problème de perception de l'IA. Et une perception, cela se change si on y met les moyens.

Là est la stratégie : devenir le champion de l'orchestration, le temps de combler le retard sur la puissance brute. Gagner d'abord la bataille des esprits avant celle des gigawatts, des puces ou des modèles. Devenir la nation qui combine le mieux les intelligences, et servir de modèle pour l'Europe, c'est prendre de l'avance sur ce qui fait la différence. Les amateurs de 2005 n'avaient pas de meilleures machines. Ils avaient une meilleure stratégie. Pour reprendre Emmanuel Macron, il s'agit de jouer "avec des règles qui sont aussi les nôtres". Non plus de manière défensive par la réglementation, mais en passant à l'offensive par l'orchestration.

* A. W. Woolley, C. F. Chabris, A. Pentland, N. Hashmi & T. W. Malone, "Evidence for a Collective Intelligence Factor in the Performance of Human Groups", Science*, vol. 330, 2010. https://doi.org/10.1126/science.1193147

** N. Gillespie, S. Lockey, T. Ward, A. Macdade & G. Hassed, Trust, Attitudes and Use of Artificial Intelligence: A Global Study 2025, University of Melbourne & KPMG,