L'IA va finir de rendre caduque notre système d'imposition basée sur le travail !

ESKIMOZ

On peut débattre de la vitesse à laquelle l'IA remplacera le travail humain mais on oublie de regarder la seule variable que l'État maîtrise vraiment : la fiscalité qui rend ce remplacement rentable.

La France reste en tête des grandes économies pour l'adoption de l'IA en entreprise, et l'emploi y demeure globalement positif : les suppressions de postes annoncées "à cause de l'IA" relèvent souvent davantage d'un signal envoyé aux marchés que d'une causalité démontrée. Mais l'Observatoire des emplois menacés et émergents évalue déjà à environ 16 % la part des postes français exposés à un risque élevé d'automatisation d'ici 2030, soit près de cinq millions d'emplois. On peut débattre longtemps de la vitesse à laquelle l'IA remplacera le travail humain mais on oublie de regarder la seule variable que l'État maîtrise entièrement : la fiscalité qui rend ce remplacement rentable, bien avant que l'effet ne soit visible dans les statistiques d'emploi.

Un calcul que chaque direction financière fait déjà

Prenons un cadre supérieur payé 60 000 euros bruts par an. Son coût total pour l'employeur avoisine 100 000 euros, une fois intégrées les cotisations patronales et salariales. Le salarié, lui, en perçoit net environ 36 000 euros. L'écart part en prélèvements obligatoires avant même l'impôt sur le revenu.

Face à ce même besoin, un abonnement à un assistant IA générative haut de gamme coûte de l'ordre de 2 000 à 2 500 euros par an. Aucune cotisation sociale ne s'y applique. La facture nette payée est le prix affiché, point final. Une entreprise qui choisit de ne pas recruter, plutôt que de renvoyer un salarié en poste, économise donc mécaniquement plus de 40 000 euros de prélèvements que l'État ne perçoit jamais. Cet arbitrage, qu'on croyait être de la science fiction, va devenir une réalité pour de plus en plus de direction chargée de tenir à flot un P&L. Et à l'heure de Fable 5.1 et ChatGPT Astra, ça semble de plus en plus plausible économiquement mais pas forcément désirable socialement…

Le saut de catégorie que personne n'a voté

Le système fiscal classe traditionnellement la valeur produite en trois cases : le travail, catégorie la plus taxée ; le capital, taxé à un niveau intermédiaire ; et la consommation, celle des factures de fonctionnement, quasiment exonérée de taxation spécifique. On dit souvent que l'IA "transforme le travail en capital"… Or sur le plan comptable, un abonnement IA ne s'inscrit pas au bilan comme un actif amortissable, c'est une charge de consommation intermédiaire, au même titre qu'une facture internet. 

Ce glissement explique en partie pourquoi les secteurs les plus exposés à l'automatisation, selon Goldman Sachs, enregistrent depuis fin 2022 une progression plus faible des offres d'emploi, des services informatiques aux centres d'appels en passant par le conseil.

Le paradoxe se referme sur la France elle-même : selon l'OCDE, la part des impôts et cotisations prélevée sur chaque salaire a atteint en 2025 son plus haut niveau depuis 2018 dans l'ensemble des pays développés, et la France reste parmi ceux où cette ponction sur le coût du travail est la plus lourde Or, plus cette charge sur le travail humain grimpe, plus le rendement financier de l'automatisation par l'IA devient important. Le pays qui se plaint depuis quarante ans de la lourdeur de sa fiscalité est, presque mécaniquement, celui où l'intérêt purement financier de l'automatisation à grande échelle est le plus fort. Cela risque donc d'inciter les entreprises à devenir IA natives plus vite qu'ailleurs!

Pourquoi seule la consommation peut encore financer le modèle social

Le modèle social français a été bâti fin XIXème siècle pour financer la protection sociale par l'assiette salariale. Chaque poste non créé aujourd'hui l'érode un peu plus, sans qu'aucun licenciement ne soit nécessaire pour cela. Taxer l'inférence ou le capital IA séduit médiatiquement mais se heurte à l'hypermobilité de ces flux, tandis que surtaxer davantage les salaires restants ne fait que rendre inattractive de nouvelles embauches. Ces deux pistes ont pour point commun de viser une assiette fiscale qui se dérobe dès qu'on cherche à la saisir.

La consommation, elle, ne se délocalise pas. Un consommateur français qui achète un bien ou un service sur le territoire reste une assiette fiscale localisée, stable, et surtout indifférente à la manière dont la valeur a été produite, par un salarié, par du capital ou par un agent IA. C'est précisément ce qui en fait le socle le plus solide pour un modèle social confronté à l'effacement progressif du travail salarié comme référence unique.

Ce basculement n'a d'ailleurs rien d'une nouveauté théorique. Il a commencé avec la création de la CSG, qui a détourné une partie du financement de la Sécurité sociale du seul salaire vers l'ensemble des revenus. Trente ans plus tard, la logique risque simplement d'aller à son terme : faire porter une part croissante du financement social sur la consommation plutôt que sur la fiche de paie. L'objection de l'iniquité, souvent brandie contre la TVA sociale, se traite par des taux progressifs selon les catégories de biens, pas en écartant le principe. 

On ne demande pas ici s'il faut ralentir l'IA ou l'accueillir à bras ouverts. La question est plus étroite et plus urgente : a-t-on conscience que le système actuel est un appel à automatisation à tout-va de notre force de travail? Le modèle social né en 1883 ne survivra pas à un monde où l'assiette salariale se réduit un peu plus chaque année. Seule une bascule assumée vers la consommation permettra de continuer à financer la protection sociale sans pénaliser davantage l'emploi restant. Tant que ce débat n’a pas droit de cité publiquement, on continuera à mettre des pansements sur des jambes de bois. C'est évidemment très impopulaire, aucun candidat ne s'engage sur cette voie, c'est pourtant celle qui sera le mieux à même de préserver notre système demain !