L'IA a fait de moi un étranger dans mon pays
Je vous écris d'un pays qui n'existe plus. Ce pays c'était le nôtre, celui que nous avons toujours habité, nous, les êtres de sens, d'imaginaire, et de triste condition. Mais nous avons été colonisés
Je ne sais pas bien où nous en sommes. Probablement est - ce le signe que nous sommes déjà dépassés. Je regarde le cours du temps passer, et je vois bien qu’il n’a plus besoin de nous. Peut - être déjà les faits se produisent sans que nous soyons convoqués pour les vivre. L’Histoire est - elle encore la nôtre ? Je ne sais pas. Mais je sais une chose. Ou plutôt je sens une chose. Cette sensation d’habiter un pays qui n’est plus le mien. Parce qu’un peuple nous colonise, là devant nos yeux en direct, suscitant seulement notre inquiétude ou parfois notre indignation, mais jamais l’effroi nécessaire pour réagir. Nous restons spectateurs de notre propre remplacement. Nous serons, nous sommes peut - être déjà, des étrangers dans notre propre pays. Nous, les êtres de sens, d’imaginaire, et de triste condition. Et ce peuple est d’une allure tout à fait particulière, car il nous ressemble autant qu’il nous dérange. Nous le reconnaissons sans l’accepter vraiment. Ce peuple a pourtant déjà fait sa place, sans terreur ni fracas. Mais ce peuple est malin, retord, fourbe, d’une insigne intelligence, et pourtant d’une intelligence artificielle. Ce peuple est celui de l’IA.
Et nous l’avons laissé faire. Nous n’avons jamais considéré le sujet sérieusement. Nous n’avons jamais évalué les risques, les conséquences. Et si nous l’avons fait, nous nous sommes contentés de pleurer sur notre propre sort. Nous ne pouvons pas être surpris. Nous aurions dû même prévoir cela. Car lorsqu’une révolution technologique menace d’un profond bouleversement, nous adoptons toujours la même posture : la couardise. Nous laissons l’apocalypse arriver sans légiférer de trop. C’est plus fort que nous, nous limitons les restrictions afin que la révolution puisse déployer ses ailes sans avoir trop de comptes à rendre en cas de dommages collatéraux. Il est vrai que les textes de loi sont toujours des boulets pour le progrès. Et on ne résiste pas à la boutade imparable régulièrement adressée aux écologistes : "Si le principe de précaution avait existé à la Préhistoire, l'homme n'aurait jamais osé utiliser le feu.". Il y a eu du vrai. Les pas de géants sont souvent maladroits, insouciants, risqués donc, mais le jeu en vaut la chandelle dit- on. Sauf que peut - être parfois, l’audace égare son sujet, lui ôtant toute possibilité d’un retour en arrière. Nous en sommes là avec l’IA.
Et bientôt, les mots snoberont ma propre voix intérieure. Engoncés dans nos pensées fugitives, nos errements quotidiens, et nos rares fulgurances, les mots seront attirés par le chant des sirènes en silicium. On les comprend, les mots ont besoin d’espace et de liberté, l’IA leur offre cela. L’IA leur propose un infini, quand nous sommes là à les compter et interdire certaines expressions. Le combat est inégal, perdu d’avance. Nous sommes à l’aube d’un déluge de textes, magnifiques, horribles, extraordinaires, inaudibles, vertigineux, profonds, révolutionnaires, subversifs. Et nous aurons le privilège de les lire. L’IA nous accordera le droit de visiter ses propres territoires, à condition de respecter ses règles bien entendu. À nous de faire en sorte d’être à la hauteur, de ne pas la décevoir, au risque d’être banni du langage, et de nous perdre alors. Car sans mot pour nous dire, que restera-t-il à vivre ?
"Il faut dire des mots tant qu’il y en a, il faut les dire jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent", Samuel Beckett