L'IA ne sera un progrès que si elle est partagée

Collectif pour une IA inclusive
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JDN

Dipty Chander, présidente d'E-mma, Caroline Ballu, directrice du Tech Show Paris, Adia Danso, présidente et fondatrice de Tech With Women Club, Angela Naser, directrice de Women in Tech France et Houleymatou Baldé, fondatrice et directrice générale de Yeeso signent cette tribune dans le Journal du Net

L’intelligence artificielle n’est plus une technologie que l’on peut regarder à distance. Elle entre dans nos entreprises, transforme progressivement nos métiers, modifie notre manière d’apprendre, de travailler, de créer et d’accéder à l’information. Demain, elle pèsera davantage encore sur nos trajectoires professionnelles et sur notre rapport aux services essentiels.

Face à cette transformation, une question doit nous mobiliser collectivement : qui pourra réellement en bénéficier ?

Car une révolution technologique ne constitue pas, par nature, un progrès social. Elle le devient lorsque chacun peut se l’approprier, lorsque ses bénéfices sont largement accessibles et lorsqu’elle contribue à ouvrir des possibilités nouvelles plutôt qu’à renforcer les fractures existantes.

C’est pourquoi nous voulons défendre une conviction simple : l’intelligence artificielle doit devenir un instrument d’émancipation et d’égalité des chances.

Le véritable enjeu n’est plus seulement l’accès à la technologie, mais la capacite à s’en saisir

Pendant longtemps, la question de l’inclusion numérique s’est principalement posée en termes d’accès : accès à un équipement, à une connexion, à des services numériques.

L’intelligence artificielle nous oblige à élargir cette définition.

Pouvoir accéder à un outil ne signifie pas encore pouvoir en tirer parti. A mesure que l’IA s’installe dans notre quotidien, une nouvelle ligne de fracture peut apparaître entre celles et ceux qui sauront comprendre ces technologies, les interroger et les utiliser, et celles et ceux qui les subiront ou resteront à distance de leurs bénéfices.

Cette fracture n’est pas uniquement technologique. Elle peut être éducative, professionnelle, sociale, générationnelle ou territoriale. Cet écart est déjà mesurable. Selon le Baromètre du numérique 25% des hommes utilisent l'IA dans un cadre professionnel en France, contre 20% des femmes ; dans leur vie privée, l'écart atteint huit points (30% contre 22%). A l'échelle mondiale, les femmes ont environ 20% de chances en moins que les hommes d'utiliser des outils d'IA générative, selon le Gender Snapshot 2026 d'ONU Femmes.1 Elle se construit aussi au sein même des organisations : 52% des hommes déclarent avoir accès à l'IA dans leur travail, contre 31% des femmes, et 40% des hommes ont bénéficié d'une formation à l'IA proposée par leur employeur, contre seulement 24% des femmes.2

Nous devons donc éviter qu’à la fracture numérique succède une fracture de l’intelligence artificielle.

Cela suppose de considérer la maîtrise de l’IA non comme une expertise réservée aux ingénieurs ou aux spécialistes de la donnée, mais progressivement comme une compétence appelée à irriguer l’ensemble de la société.

Comprendre ce que l’IA sait faire. Comprendre aussi ce qu’elle ne sait pas faire. Savoir l’utiliser avec discernement, vérifier ses résultats, identifier ses limites et conserver sa capacité de jugement : ces compétences deviendront essentielles.

L’enjeu est considérable. Car dans une société profondément transformée par l’IA, ne pas disposer de ces clés pourrait progressivement signifier avoir moins accès à certaines opportunités.

Faire des compétences le premier levier de l’inclusion

Nous devons donc commencer par les compétences.

L'appropriation de l'intelligence artificielle doit pouvoir concerner un lycéen qui s'interroge sur son orientation, une personne en reconversion professionnelle, une salariée dont le métier évolue, un demandeur d'emploi, une entrepreneure, un enseignant ou encore une agente publique.

Il ne s’agit pas de faire de chacun un expert de l’IA. Il s’agit de permettre à chacun de comprendre suffisamment ces technologies pour pouvoir en faire un usage éclairé.

Cela nécessite un effort collectif de sensibilisation, d’initiation et de formation tout au long de la vie.

Cet effort est d’autant plus important que l’intelligence artificielle peut elle-même devenir un formidable outil d’apprentissage et d’émancipation. Utilisée avec discernement, elle peut faciliter l’accès au savoir, accompagner l’acquisition de nouvelles compétences, personnaliser certains parcours de formation, aider à franchir des barrières linguistiques ou rendre certains contenus plus accessibles.

Mais ces possibilités n’auront de sens que si nous veillons à ce qu’elles soient accessibles au plus grand nombre.

La compétence est la première condition de la liberté face à la technologie.

Concevoir l’IA avec la diversité de la société

L’inclusion ne se joue cependant pas uniquement au moment où nous utilisons les technologies. Elle commence bien avant, lorsqu’elles sont imaginées et conçues.

Un système d’intelligence artificielle apprend à partir de données, de choix techniques et de représentations du monde. Les personnes qui participent à sa conception, les données utilisées pour l’entraîner et les situations prises en compte influencent nécessairement les services qui en résultent.

C’est pourquoi la diversité dans les métiers technologiques n’est pas un sujet périphérique.

Elle touche directement à la qualité des technologies que nous construisons. Cette question se joue aussi en amont, dans la conception même des technologies : à l'échelle mondiale, les femmes ne représentent qu'environ 22% des professionnels de l'intelligence artificielle, et moins de 14% des postes de direction dans ce secteur.3

Nous devons continuer à ouvrir davantage les filières scientifiques et numériques aux femmes, aux jeunes issus de tous les territoires et de tous les milieux sociaux, ainsi qu’aux parcours encore insuffisamment représentés dans l’écosystème technologique.

Mais nous devons aller plus loin.

Concevoir une intelligence artificielle inclusive signifie également penser dès l’origine à la diversité de ses utilisateurs : leurs âges, leurs situations sociales, leurs niveaux de maîtrise du numérique, leurs éventuels handicaps, leurs langues, leurs usages et leurs besoins.

L’inclusion ne doit pas être une correction apportée après l’innovation. Elle doit devenir l’un de ses principes de conception.

Mettre l’IA au service de nouvelles opportunités

L’intelligence artificielle peut aussi nous permettre de résoudre certaines difficultés que nos politiques publiques, nos entreprises et nos associations affrontent depuis longtemps.

Dans l’éducation, elle peut contribuer à mieux accompagner certains apprentissages.

Dans l’emploi, elle peut aider à identifier des compétences, faciliter des reconversions ou rapprocher des profils et des opportunités.

Dans l’orientation, elle peut permettre d’explorer des parcours qui seraient autrement restés méconnus.

Dans l’accès aux services, elle peut contribuer à simplifier certaines démarches ou à rendre l’information plus accessible.

Pour les personnes en situation de handicap, les technologies d’assistance enrichies par l’IA ouvrent également des perspectives considérables en matière d’autonomie, de communication et d’accès au travail.

Ces possibilités ne doivent ni être idéalisées ni considérées comme acquises. Elles doivent être expérimentées, évaluées et confrontées aux réalités du terrain.

La bonne question n’est donc pas seulement : "Que pouvons-nous faire avec l’intelligence artificielle ?"

Elle est aussi : "A qui cette innovation permet-elle réellement de faire quelque chose qui lui était auparavant plus difficile ou inaccessible ?"

C’est à cette aune que nous devons apprendre à mesurer le progrès.

Faire de l’inclusion une responsabilité collective

Aucun acteur ne pourra relever seul ce défi.

La puissance publique a un rôle essentiel pour garantir les droits, accompagner les transformations, développer les compétences et veiller à ce que les bénéfices de l’innovation puissent irriguer l’ensemble des territoires et de la société.

Les entreprises ont la responsabilité d’intégrer ces enjeux dans la conception et le déploiement de leurs technologies, mais aussi dans l’accompagnement de leurs collaborateurs.

Le monde éducatif et les organismes de formation doivent préparer chacun à travailler et à évoluer dans un environnement où l’IA sera de plus en plus présente.

Les associations jouent, elles aussi, un rôle irremplaçable. Par leur connaissance des publics, des territoires et des réalités sociales, elles permettent d’identifier des besoins qui échappent parfois aux institutions ou aux entreprises.

Enfin, l’écosystème technologique doit accepter une responsabilité particulière : celle de ne pas mesurer le succès de l’intelligence artificielle uniquement à la puissance de ses modèles, au nombre de ses utilisateurs ou aux gains de productivité qu’elle génère.

Nous devons également nous demander combien de nouvelles possibilités elle crée et pour qui.

Trois ambitions pour agir

C’est dans cet esprit que nous souhaitons porter collectivement trois ambitions.

  • D’abord, démocratiser les compétences en intelligence artificielle, en multipliant les initiatives permettant à chacun de comprendre, d’expérimenter et de maîtriser progressivement ces nouveaux outils.
  • Ensuite, promouvoir une intelligence artificielle pensée pour toutes et tous, en intégrant davantage la diversité des parcours, des usages et des besoins dans sa conception comme dans son déploiement.
  • Enfin, faire émerger et soutenir les usages de l’IA à impact positif, notamment dans l’éducation, l’emploi, l’orientation, l’accessibilité et l’accès aux services.

Ces engagements ne constituent pas un aboutissement. Ils doivent être le point de départ d’une mobilisation plus large.

Car la question qui nous est posée dépasse largement la technologie.

Elle concerne le modèle de société que nous souhaitons construire avec elle.

Nous avons aujourd’hui l’occasion de faire de l’intelligence artificielle non pas une transformation réservée à quelques-uns, mais une capacité nouvelle mise à la disposition du plus grand nombre.

Cela demandera de la vigilance, de l’investissement, de la coopération et, surtout, une volonté constante de confronter l’innovation à son utilité réelle pour la société.

Le progrès technologique ne vaut pleinement que lorsqu’il devient un progrès partagé.

C’est cette ambition que nous souhaitons aujourd’hui porter ensemble.

Tribune portée à l’occasion du Sommet IA & Inclusion, co-organisé par E-mma et Tech Show Paris, avec le soutien du JDN, partenaire média de l’événement.

Signataires :

Dipty Chander, Présidente d’E-mma

Caroline Ballu, Directrice du Tech Show Paris

Adia Danso, Présidente et Fondatrice de Tech With Women Club

Angela Naser, Directrice de Women in Tech France

Houleymatou Baldé, Fondatrice et Directrice Générale de Yeeso

1 Baromètre du numérique, "Quels rapports entretiennent les Françaises avec l'intelligence artificielle ?" ; ONU Femmes, Gender Snapshot 2026.
2 WILLA, "L'IA va creuser les inégalités entre les femmes et les hommes".
3 BPW France, "Femmes et IA : triple pénalité" ; ONU Femmes, Gender Snapshot 202