Jérôme Monceaux (Enchanted Tools) "Les robots d'Enchanted Tools assurent des missions d'assistance, de surveillance, mais aussi d'accompagnement émotionnel"
Enchanted Tools, start-up fondée en 2021 par Jérôme Monceaux et Samuel Benveniste, est l'une des rares entreprises de robotique humanoïde en France. Le dirigeant présente les robots développés par la start-up, les Mirokai, et revient sur les enjeux du secteur.
JDN. Pourquoi avoir choisi de donner aux Mirokai, les robots d'Enchanted Tools, une esthétique inspirée du jeu vidéo, voire d’un univers presque enfantin ?
Jérôme Monceaux. Concevoir un robot humanoïde, ce n’est pas simplement créer une machine. C’est concevoir un objet qui emprunte directement à notre propre image, à notre définition de ce qu’est un être humain. Nombre de robots humanoïdes actuels sont conçus autour de la performance physique, dépourvus de visage ou réduits à une surface neutre. Avec les Mirokai, nous avons cherché à préserver deux dimensions essentielles : l’utilité et la relation. L’esthétique est un choix assumé. Elle vise à créer une présence positive, rassurante, presque joyeuse. L’idée est d’introduire une relation moins utilitariste et plus relationnelle aux robots, une présence qui ne soit pas seulement tolérée, mais appréciée. C’est une forme de réenchantement du quotidien.
A quels usages sont destinés les Mirokai ?
Les Mirokai reposent sur trois grandes briques : interaction sociale, navigation sociale et manipulation en contexte humain. Dans la santé, les robots peuvent assurer des missions d’assistance ou de surveillance, mais aussi jouer un rôle clé dans l’accompagnement émotionnel, notamment en pédiatrie. Dans les établissements pour personnes âgées, ils apportent à la fois de la stimulation des patients, notamment ceux avec des problèmes cognitifs, et un soutien aux équipes. C’est aussi pour cela que nous avons opté pour une base sur boule plutôt que pour la bipédie : la bipédie est impressionnante, mais complexe, coûteuse et moins adaptée à des environnements sociaux, notamment en matière de sécurité. A l’inverse, la boule motorisée rend le robot extrêmement maniable : on peut le déplacer facilement, simplement en le poussant. Il s’intègre plus naturellement dans des espaces partagés comme les hôpitaux. Au-delà de la santé, les applications s’étendent à l’hôtellerie, aux musées, à l’éducation ou à l’accueil du public. C’est l’un des atouts fondamentaux des robots humanoïdes : leur polyvalence.
Aujourd’hui, combien de robots avez-vous déployés ?
Pour l’instant, nous produisons des robots par dizaines. Cette année, nous passons à une production en centaines, puis l’objectif est d’atteindre des volumes de l’ordre du millier dès l’année prochaine. Nous avons cumulé environ 250 000 minutes d’utilisation sur l’année écoulée. Car il ne s’agit pas de livrer un robot et de laisser les clients se débrouiller. Nous travaillons avec eux pour identifier de nouveaux créneaux ou de nouveaux cas d’usage. Si le robot est utilisé le matin, comment peut-il aussi créer de la valeur à d’autres moments de la journée, voire la nuit ? La valeur du robot ne réside pas uniquement dans sa technologie, mais dans l’intensité et la pertinence de son utilisation au quotidien.
Quel est votre modèle économique aujourd’hui ? Vendez-vous les robots ou êtes-vous sur un modèle de robot-as-a-service (RaaS) ?
Notre modèle cible est clairement le robot-as-a-service, mais sa mise en place se fait progressivement, car il implique des contraintes financières importantes. Produire un robot nécessite un investissement initial élevé, alors que les revenus sont ensuite étalés dans le temps via l’abonnement. En attendant, nous fonctionnons avec un modèle hybride. Il repose sur un coût d’acquisition initial, puis sur un abonnement mensuel. C’est une logique assez proche de celle des smartphones : on paie une partie au départ, mais c’est l’usage dans la durée qui génère l’essentiel de la valeur.
Combien coûte un robot ?
Aujourd’hui, le prix d’un robot se situe autour de 50 000 euros à l’achat, avec ensuite un abonnement mensuel de plusieurs centaines d’euros, en fonction du niveau de service. Cet abonnement couvre notamment les briques d’intelligence artificielle, ainsi que la maintenance et les opérations. On peut aussi y inclure des services avancés, comme le remplacement rapide du robot en cas de panne.
Vous avez notamment ciblé le secteur de la silver economy en Californie. A quel stade en êtes-vous ?
Nous avons déjà des déploiements en Californie, principalement sous forme de phases pilotes. Un ordre de grandeur commence à émerger : on est généralement autour d’un robot pour une dizaine de résidents. Quand on met ce ratio en perspective avec la taille du marché, on comprend rapidement les enjeux. On parle de centaines de milliers, voire de millions de personnes accompagnées dans des structures que les Américains appellent le continuum of care. Cela représente un marché potentiellement immense.
Quels sont vos fournisseurs pour les pièces constituant les robots ?
Un robot humanoïde comme le nôtre embarque environ 1 500 pièces, avec un niveau de complexité comparable à celui d’un véhicule compact. La supply chain est donc un élément extrêmement stratégique. Une rupture, même sur une pièce mineure, peut bloquer toute la production. Nous fonctionnons avec une logique de sécurisation et de redondance, en travaillant avec plusieurs fournisseurs pour un même composant. Notre chaîne d’approvisionnement est globale. Nous sélectionnons nos partenaires en fonction de leur spécialité : certains composants critiques comme les processeurs viennent des Etats-Unis, les moteurs de précision peuvent être européens, et une partie de l’électronique est produite en Asie. Enfin, nous organisons l’assemblage et les opérations au plus près des marchés, en développant des hubs régionaux qui permettent d’assurer à la fois la maintenance, la disponibilité et l’adaptation aux besoins des clients.
Sur la partie IA, quels logiciels ou modèles utilisez-vous ?
Nous nous appuyons sur une architecture hybride. Les modèles les plus avancés tournent dans le cloud, mais une partie de l’intelligence est embarquée directement sur le robot pour garantir une continuité de service, même sans connexion. Nous intégrons également une nouvelle génération de modèles multimodaux, dits vision-language-action, capables de comprendre un environnement, de le décrire et d’agir en conséquence. L’un des enjeux clés reste la latence : une interaction doit être quasi instantanée pour rester naturelle. Cela nous oblige à optimiser en permanence la répartition entre calcul local et distant.
La question des données est également centrale, en particulier dans des environnements sensibles comme les hôpitaux. Nous utilisons des architectures hybrides, combinant cloud et edge computing, afin de garantir à la fois performance et contrôle des données.
Quels sont les principaux défis actuels ?
Dès qu’on passe au monde physique (manipuler un objet, comprendre un environnement domestique…), obtenir suffisamment de données dans ces contextes est extrêmement complexe, voire impossible à grande échelle. L’enjeu est de développer des modèles plus efficaces : moins dépendants de la donnée, moins énergivores, plus intelligents dans leur manière d’apprendre.
Quelle place pour la France et l’Europe face aux Etats-Unis et à la Chine ?
Au-delà de la technologie, il y a une question plus large. Ces technologies doivent être encadrées, non seulement par la régulation, mais aussi par une réflexion sur ce que nous voulons en faire. L’Europe, et en particulier la France, a des atouts uniques. Nous avons une forte tradition en mathématiques et en ingénierie, mais aussi en philosophie et en sciences sociales. Cette combinaison est rare. L’enjeu est justement de faire travailler ensemble ces disciplines, pour développer une technologie performante, mais aussi alignée avec des valeurs.
Mais cela suppose aussi de passer à l’échelle. Aujourd’hui, il est très difficile de scaler en Europe. Les marchés restent fragmentés, avec des réglementations, des cultures et des modes de distribution différents selon les pays. Si l’Europe veut faire émerger des acteurs capables de rivaliser à l’échelle mondiale, elle doit créer un véritable marché unique.
Sur les freins culturels, certains expliquent que l’Asie et l’Occident n’ont pas du tout le même rapport aux robots. En Europe, ils sont souvent perçus comme inquiétants. Qu’en pensez-vous ?
Au Japon, par exemple, il y a une tradition animiste forte, avec l’idée que les objets peuvent être porteurs d’une forme de “vie” ou d’esprit. Cela se reflète dans la culture populaire. On y trouve souvent des personnages accompagnés de petites entités, pas forcément bavardes mais très présentes dans l’interaction. Cela crée un imaginaire où la coexistence avec des formes non humaines est beaucoup plus naturelle.
La culture occidentale a beaucoup exploré des imaginaires négatifs. Des films comme Terminator ont profondément marqué les esprits, en associant robotique et menace. Mais une nouvelle génération d’œuvres propose des visions beaucoup plus nuancées, voire positives. Des films comme WALL-E mettent en scène des robots empathiques, utiles, intégrés dans la société. Autrement dit, la question devient moins “faut-il craindre les robots ?” que “comment voulons-nous les concevoir ?” et “quelle place souhaitons-nous leur donner ?”.
Quelle est aujourd’hui la plus grande idée reçue sur les robots humanoïdes ?
La plus grande idée reçue, c’est de penser qu’ils sont capables de tout faire. C’est une projection assez naturelle : un robot a deux bras, deux jambes, une tête, donc on lui attribue intuitivement nos propres capacités. Mais en réalité, on en est encore très loin. Un robot doit être configuré, adapté à un environnement précis et accompagné. C’est pour cela que nous ne cherchons pas à reproduire parfaitement l’apparence humaine. Nous préférons un design qui évoque un personnage, voire un animal : vous n’attendez pas d’un chien qu’il joue du Mozart. Avec un robot trop réaliste, les attentes sont trop élevées, et la déception peut être forte. L’enjeu est donc de créer un alignement entre la promesse et l’expérience réelle, condition essentielle pour une adoption durable.