Marc Theermann (Boston Dynamics) "Boston Dynamics débutera la commercialisation du robot Atlas en début d'année"
Maintenance prédictive, logistique, usines automobiles : les robots de Boston Dynamics quittent les labos pour les sites industriels. Entretien avec Marc Theermann, chief strategy officer, sur l'avenir des humanoïdes.
JDN. Créé en 1992, Boston Dynamics a fait sensation pendant des années avec ses vidéos de robots acrobates. Comment s'est opéré le virage vers la commercialisation industrielle ?
Marc Theermann. Boston Dynamics est ce que j'aime appeler une start-up d'une trentaine d'années. Nous existons depuis trois décennies et avons été un peu le patient zéro de la robotique à pattes. Aujourd'hui, nous sommes détenus à 80% par Hyundai et 20% par Softbank. Sous leur propriété, nous avons commencé à commercialiser nos robots et à les transformer en produits. Nous avons débuté avec Spot il y a environ cinq ans, en cherchant notre product-market fit pour ce robot quadrupède. Boston Dynamics emploie plus de 1 000 personnes, après avoir quadruplé ses effectifs au cours des cinq dernières années. Parmi nos principaux clients figurent Chevron, Nestlé Purina, Lidl, ou encore Gap.
Spot est votre robot à quatre pattes et aussi votre produit phare. Quels sont ses principaux cas d'usage aujourd'hui ?
Après environ un an de ventes aux entreprises, principalement à des équipes innovation, deux cas d'usage ont émergé. Le premier consiste à téléopérer le robot dans des situations très dangereuses ou des environnements extrêmes, qu’ils soient très froids ou très chauds, ou qu’il s’agisse de catastrophes nucléaires comme Fukushima, ou de prises d'otages. Le robot remplace l'humain là où c'est trop risqué. Le second cas d'usage est l'inspection autonome. Spot peut évoluer seul dans une usine pour collecter énormément de données et devient ainsi un capteur connecté mobile grâce à ses caméras infrarouges et capteurs acoustiques de vibration.
Concrètement, quel est l'intérêt de cette collecte de données pour les industriels ?
Le robot se déplace et collecte un nombre considérable de données qui sont ensuite analysées via notre solution cloud Orbit. Celle-ci détecte les anomalies et indique aux propriétaires d'usines ce qui diffère d'un jour à l'autre. Par exemple, si une machine est 10 degrés plus chaude qu'hier, nous pouvons prédire qu'elle tombera en panne d’ici deux semaines. Il peut aussi repérer d’éventuelles fuites au plafond, comme dans un tuyau de CO2. En résumé, Spot permet de faire de la maintenance prédictive et préventive.
"L'IA a donné à nos robots une compréhension sémantique du monde"
Qu'est-ce qui vous a conduit à développer le robot Stretch pour la logistique plutôt que d'utiliser votre robot humanoïde Atlas ?
L'idée de Stretch est née il y a environ sept ans, suite à la publication d'une vidéo montrant notre robot humanoïde transportant un colis. De nombreuses entreprises nous ont contactés pour acheter ce type de robot. Nous leur avons répondu que l'humanoïde n'était pas encore adapté à cela, mais que nous pourrions développer un robot sur mesure pour la logistique. Nous avons travaillé avec plusieurs clients, dont DHL, pour concevoir Stretch, dévoilé en 2021 et commercialisé en 2023. C'est un robot simple mais efficace. Il suffit d'appuyer sur un bouton pour qu'il scanne son environnement, entre dans un conteneur et le décharge de manière autonome. Avec des mises à jour logicielles, nous espérons qu’il puisse, à terme, effectuer d'autres tâches comme la palettisation ou le chargement de camions.
Atlas, créé en 2013, est devenu viral grâce à ses vidéos d'acrobaties. Pourquoi avoir décidé de passer d'une version hydraulique à électrique, et quand sera-t-elle commercialisée ?
Atlas, notre robot humanoïde, vise à aider les entreprises à assembler et fabriquer leurs produits, notamment des voitures. Boston Dynamics appartenant désormais à Hyundai, un constructeur automobile, nous allons commencer par adapter Atlas pour cette industrie, mais nous pensons qu'il pourrait s'appliquer à n'importe quel secteur manufacturier à l'avenir. L'Atlas initial était entièrement hydraulique, seul moyen d'obtenir la densité de puissance nécessaire à l'époque. Aujourd'hui, les progrès des actionneurs et moteurs électriques permettent de répliquer et dépasser cette densité. Nous avons développé un Atlas électrique depuis deux ans et nous lancerons une version commerciale début 2026.
Comment les récents progrès de l'IA ont-ils transformé les capacités de vos robots comme Spot ou Atlas ?
Les progrès de l'IA au cours des 24 derniers mois ont été spectaculaires pour la robotique. Ils donnent à nos robots une compréhension sémantique du monde. Il y a deux ans, Spot traitait de la même manière une poubelle, un chariot élévateur ou un humain, comme de simples obstacles. Aujourd'hui, grâce à l'IA, le robot reconnaît un humain et se comporte différemment. Il peut reconnaitre une échelle et la contourner au lieu de passer en dessous. S'il y a des câbles au sol, le robot comprend que son pied pourrait s'emmêler. Si vous dites au robot "va à la cuisine", il peut désormais comprendre où il doit aller. Historiquement, les entreprises de robotique utilisaient des logiciels de contrôle pour opérer leurs robots. Mais avec l'apprentissage par renforcement, le robot apprend par lui-même comment se comporter à partir des politiques que nous créons.
Quel est votre modèle commercial ? Vendez-vous uniquement le matériel ou proposez-vous également des services associés ?
Nous sommes assez flexibles d’un point de vue commercial. Aujourd'hui, la majorité de nos clients achètent le matériel puis souscrivent un abonnement pour notre logiciel. Beaucoup font également appel à nos services de déploiement. Ces trois éléments constituent nos principales sources de revenus. Nous disposons d'une équipe dédiée qui accompagne nos clients dans le déploiement de leurs robots partout dans le monde. L'an dernier, nous avons ainsi lancé deux programmes de certification pour permettre à des partenaires de déployer et réparer nos robots. Par exemple, l'entreprise coréenne Clobot est à la fois notre revendeur et intégrateur certifié en Corée. Intel, qui est aussi un important client, est devenu notre premier atelier de réparation certifié.
Avec Hyundai comme actionnaire majoritaire, comment adaptez-vous votre feuille de route ? Prévoyez-vous de développer des robots uniquement pour cette entreprise ?
Non, nous ne prévoyons pas de développer des robots exclusivement pour Hyundai. Pour autant, les avantages sont doubles. D'un côté, nous disposons d'un client prêt à déployer des milliers de robots humanoïdes dans ses usines, de l’autre nous bénéficions de leur aide précieuse pour développer ces robots et faire en sorte qu’ils soient le plus utiles possibles une fois déployées chez nos clients. Hyundai est une entreprise connue pour sa capacité à fabriquer des produits de grande qualité à faible coût. Il s’agit donc d’un excellent partenariat.
Le marché de la robotique s'intensifie avec l'arrivée de Tesla, Figure AI, mais aussi de nombreuses start-up américaines et chinoises. Comment Boston Dynamics compte-t-elle maintenir son avance technologique ?
Nous traversons une période de hype considérable autour de la robotique. Notre avantage est que nous évoluons dans ce secteur depuis de nombreuses années et il y a quatre piliers nécessaires pour réussir. D'abord, la fiabilité matérielle, qui prend du temps et ne peut pas être précipitée, malgré ce que pensent certains concurrents. Nous avons des milliers de robots Spot déployés, ce qui nous donne un retour d'expérience conséquent. Ensuite, la valeur pour les clients, qui attendent un réel retour sur investissement. Une belle vidéo de démo publiée sur YouTube ne suffit pas et nous pratiquons cela avec Spot et Stretch depuis cinq ans.
Troisièmement, la sécurité. Certains concurrents, en particulier en Chine, me paraissent plutôt laxistes dans ce domaine, ce qui est dangereux. Enfin, il faut l’expertise, les talents ainsi qu’une capacité solide de mise sur le marché. En conclusion, même si la concurrence s’intensifie, notre expérience dans la commercialisation et le déploiement est un vrai atout, et nous portons l'ambition de rester le leader sur ce marché.
Pensez-vous qu'il existe une opportunité pour ces robots mobiles autonomes de contribuer à la réindustrialisation de l'Europe, largement délocalisée en Chine depuis plusieurs décennies ?
Je pense effectivement qu'il existe une vraie opportunité de relocaliser et ramener la fabrication en Europe grâce aux robots mobiles autonomes. Ces robots pourraient permettre de revitaliser d'anciennes usines. En partant d’un prix à moins de 300 000 dollars par robot humanoïde, un industriel pourrait ainsi en acheter plusieurs, les placer dans une ancienne usine et commencer à automatiser une partie de la production. Il s’agit là de l’une de nos missions fondamentales. Nous pensons que notre humanoïde Atlas pourrait fournir un retour sur investissement positif en moins de trois ans, si l’on prend compte un environnement où le robot travaillerait l’équivalent de deux postes et demi environ.
Les prix d’achat pour ces robots humanoïdes restent élevés. Vous attendez-vous à une réduction importante des coûts à moyen terme ?
Les coûts de fabrication chutent effectivement de manière spectaculaire actuellement. Le coût d’un humanoïde se compose grosso modo d’un tiers pour les moteurs, un tiers pour la puissance de calcul et un tiers pour le reste des composants, comme les batteries, capteurs et autres systèmes. La bonne nouvelle est que les coûts de ces trois éléments sont en train de se réduire considérablement.
Robert Playter, CEO de Boston Dynamics, a déclaré que nous pourrions voir des robots domestiques dans nos maisons d'ici 10 ans. Qu’en pensez-vous ?
Je suis très enthousiaste à l’idée de ces robots de compagnie. C'est d’ailleurs la raison pour laquelle j'ai rejoint Boston Dynamics. Je pense que ce sera même plus rapide que ne le prédit Robert. Pour autant, ceux qui prétendent qu'on aura un humanoïde grandeur nature dans nos maisons l'année prochaine disent n'importe quoi. Ce serait bien trop dangereux, les capacités technologiques ne le permettent pas encore. Nous avons aujourd'hui une épidémie de solitude dans le monde, en particulier dans les mégapoles comme Paris, Séoul ou Shanghai.
Beaucoup de personnes aimeraient avoir un animal de compagnie mais ne le peuvent pas. C'est là qu'un robot de compagnie pourrait fournir une véritable compagnie grâce à un lien émotionnel, peu importe son apparence. Les recherches montrent que l'incarnation de l'IA dans un corps permet aux personnes seules ou malades de guérir plus vite et de mieux réagir à une thérapie. Concernant la vision du robot humanoïde qui nettoie votre maison et cuisine vos plats, il faudra probablement patienter encore une décennie, voire plus.
Peut-on imaginer Boston Dynamics commercialiser ses robots en B2C dans les années à venir ?
Aujourd'hui, notre focus est à 100% sur l’industrie et le B2B. Nous sommes en pleine ère industrielle de la robotique, où les robots sont conçus pour des besoins spécifiques. Je pense que nous entrerons ensuite une ère des services, avec des robots qui seront sans doute téléopérés par des opérateurs proximité qui seront responsables d’une flotte entière. Une fois que nous aurons bien maîtrisé cela, et que nous comprendrons comment faire interagir des robots avec des humains, et comment leur apporter de la valeur, que ce soit dans des restaurants, hôpitaux ou parcs à thème, alors nous pourrons réfléchir à comment faire entrer ces robots dans nos maisons. Si je devais faire une prédiction concernant Boston Dynamics, je pense que nous passerons probablement par cette ère de service avant d'envisager une quelconque commercialisation de robots en B2C.
Marc Theermann est chief strategy officer de Boston Dynamics, où il supervise le développement de la stratégie de commercialisation de l'entreprise et est responsable des partenariats, des ventes, du marketing et de la réussite client. Auparavant, il a travaillé chez Google, où il était responsable de la stratégie cross-produit et de la gestion des comptes clés pour les secteurs du gaming et des start-up. il est diplômé d'un MBA de la Northeastern University et d'un master en Management International de Thunderbird.