Olivier Véran (InnOV) "Soigner sans IA va devenir extrêmement rare"
Olivier Véran, ancien ministre de la Santé et fondateur d'InnOV, société de conseil stratégique spécialisée dans les sujets tech et santé, détaille au JDN les enjeux de la révolution IA dans la santé.
JDN. Les médecins et les patients s’approprient-ils d'ores et déjà l'IA de santé ?
Olivier Véran. Nous observons déjà une présence très forte de l’IA dans les disciplines techniques comme la radiologie ou la médecine nucléaire, où elle excelle dans la détection d’anomalies. En médecine clinique également, des études montrent que les médecins français ont déjà majoritairement utilisé un LLM, comme ChatGPT, pour conforter leur diagnostic face à un cas clinique. Les patients, eux aussi, utilisent massivement l’IA pour obtenir des conseils diagnostiques ou thérapeutiques. Face à cette réalité, plutôt que de la nier ou de crier au danger, il faut reconnaître que l’IA est déjà entrée dans les pratiques de la médecine courante. Même s’il existe des limites, telles que les biais, les hallucinations, et la fracture numérique, qu’il faut traiter, l’IA n’est pas près de quitter le domaine médical.
Mais qui est responsable en cas d'erreur de diagnostic réalisé par une IA ?
Sur la responsabilité juridique, la réponse est claire : le médecin sera toujours juridiquement responsable. Même si celui-ci utilise une IA validée et recommandée, en cas d’erreur, le médecin prescripteur sera responsable. La question de la responsabilité juridique n'est donc pas en débat. C’est pourquoi je ne crois pas à des IA soignant des patients en totale autonomie, sans supervision humaine. La vraie question est plutôt celle de la place de l’humain dans une médecine de plus en plus numérique et fondée sur l’IA. D’autant plus que certaines études montrent que, dans des cas précis, l’IA peut être plus performante que le médecin. Il arrive que des médecins refusent de suivre la recommandation de l'IA, forst de leur expérience. Ce qui pourra générer d’autres questions juridiques, avec des patients qui pourront demander pourquoi l’avis de l’IA n’a pas été suivi.
Avez-vous des exemples concrets d’utilisation de l’IA ayant un impact sur la mortalité, les délais de diagnostic ou la qualité de vie ?
Plusieurs secteurs affichent déjà des résultats tangibles. Dans le domaine de la prévention, de plus en plus de Français s'équipent de montres connectées ou d'outils numériques permettant de surveiller leur activité physique et leur santé au quotidien. Les chatbots permettent aussi aux patients un meilleur accès à de l'information médicale. Côté entreprises, des solutions comme l’Endotest de Ziwig ont été validées par la HAS. La société a développé le premier test IA basé sur l’ARN salivaire pour diagnostiquer l’endométriose, qui touche 10% des femmes en âge de procréer, première cause d’infertilité et dont le diagnostic est retardé en moyenne de 7 ans. L’IA joue aussi un rôle croissant en cancérologie, dans les biothérapies ou encore dans l’observance thérapeutique, en aidant les patients atteints de maladies chroniques à mieux suivre leurs traitements et à améliorer leur qualité de vie. Chaque année, des centaines d’entreprises françaises innovent en partageant l’ambition de mieux diagnostiquer et mieux soigner.
Annoncé en 2024, le plan France 2030 prévoit de mobiliser 2,5 milliards d'euros d’investissements dans l'IA. Pensez-vous que l’Etat investisse suffisamment pour transformer le secteur de la santé de l’IA ?
La France investit effectivement des montants significatifs d’argent public dans l’IA, dont une partie est dédiée à la santé. Bien sûr, cela reste sans commune mesure avec les Etats-Unis, où l’investissement massif provient surtout des grandes entreprises technologiques. Pour autant, la France dispose d’atouts solides, dont une recherche de haut niveau, des industriels innovants, et certaines des meilleures écoles de mathématiques au monde. La BPI joue aussi un rôle clé dans l’accompagnement financier des entreprises. Maintenant, se posera sans doute la question de choisir nos combats, car nous ne pourrons pas être leaders mondiaux dans tous les domaines de l'IA avec les budgets actuels. Il faudra identifier des secteurs stratégiques où nous avons déjà d’excellentes entreprises et concentrer nos efforts pour les aider à changer d’échelle et leur permettre d’attirer davantage de capitaux privés.
Dans un rapport de novembre 2025, la Cour des comptes a estimé que la transformation de l’action publique par l’IA restait "très décevante", au regard des ambitions affichées. Comment l’expliquez-vous ?
Il y a encore trop peu d’investissements dans l’IA au sein de l’Etat et de ses administrations. Si l’on prend l’exemple des agences régionales de santé, leur niveau d’équipement est largement insuffisant. Nos administrations ne disposent pas en interne des compétences nécessaires pour développer leurs propres outils IA et doivent faire appel à des cabinets de conseil. Or, depuis la crise du Covid et les critiques sur ce recours jugés excessifs, ces derniers ne peuvent plus intervenir comme il le faudrait pour implanter l'IA dans les administrations. Nous risquons ainsi de prendre du retard dans ce secteur public par rapport à d’autres pays européens. Si nous ne prenons pas rapidement le virage de l’IA, tout en restant vigilants sur les biais et les hallucinations, nous risquons un déclassement en matière de santé publique. Les bénéfices sont réels, notamment pour mieux diagnostiquer et soigner, mais ils ne se mesureront ni en un an, ni à court terme en termes de retour sur investissement.
Comment garantir une souveraineté technologique sur le sujet de l’hébergement des données de santé, notamment face aux Gafam ?
Avec Mon Espace Santé, nous avons créé une plateforme commune permettant l’interopérabilité des applications tout en offrant des garanties de sécurité, d'éthique et de confidentialité des données. La question de l’hébergement est un enjeu majeur sur lequel des travaux sont en cours. Pour autant, il existe une certaine ambivalence avec certains qui demandent un hébergement strictement français, tout en utilisant quotidiennement des outils comme ChatGPT pour obtenir des conseils médicaux. Dans les faits, la majorité des applications utilisées des Français répondent aujourd’hui à des standards américains ou asiatiques.
De plus en plus de patients se tournent vers des chatbots IA pour s’informer, voire s’auto-diagnostiquer. Quel regard portez-vous, en tant que médecin, sur ces pratiques ?
Il est impossible d’empêcher les citoyens d’utiliser des outils numériques pour s’informer sur leur santé, et cette réappropriation du corps et de la santé est plutôt positive. Tout ce qui permet d’acculturer les Français et de leur donner plus d’autonomie me semble bénéfique. Cela pourrait sans doute également permettre d’éviter certains problèmes sanitaires et de compréhension, comme nous l'avons vu pendant la crise du Covid. En revanche, il est indispensable que ces conseils soient validés par des professionnels de santé. Une IA ne peut pas se substituer à un médecin et ne peut de toute façon pas réaliser de prescriptions. Mais en encourageant le dépistage en cas de symptômes ou en donnant une meilleure compréhension des maladies, certains usages de ces outils me semblent utiles.
En conclusion, quelle est votre vision du rôle que l'IA va jouer dans le domaine médical au cours des prochaines années ?
L'IA va irriguer toutes les filières sanitaires, comme le numérique l’a fait auparavant. Soigner sans IA va devenir extrêmement rare. Pour autant, elle restera un assistant médical, destiné à amplifier les capacités de diagnostic et de décision du professionnel. L’IA prolongera l’action du médecin, y compris au domicile du patient, via des chatbots ou des logiciels dédiés aux maladies chroniques. Contrairement à l'informatique qui a parfois alourdi le travail hospitalier en ajoutant des tâches administratives, l'IA va permettre de simplifier et fluidifier les pratiques des professionnels et d’apporter des réponses immédiates. Nous pourrons diagnostiquer les maladies plus tôt, et les traiter plus efficacement, tout en améliorant la prise en charge de pathologies chroniques et du cancer. Nous sommes donc au début d'une révolution dans le domaine de santé, qui n’est pas prête de s’arrêter.
Olivier Véran est médecin neurologue. Il a été député et rapporteur général du budget de la sécurité sociale avant d’être nommé ministre des solidarités et de la santé, puis ministre de la démocratie et porte-parole du gouvernement. Il a fondé une société de conseil stratégique, InnOV, spécialisée dans les enjeux tech et santé.