Jonathan Hurst (Agility) "Agility dispose d'un robot humanoïde déployable commercialement"
Le cofondateur et chief robot officer d'Agility, Jonathan Hurst, détaille la stratégie de l'entreprise et le positionnement de son robot Digit, à mesure que les premières applications industrielles émergent.
Fondée en 2015, l'entreprise américaine Agility développe Digit, un robot humanoïde déjà testé dans les entrepôts d'Amazon, Toyota et GXO. Sa version 5, attendue cette année, doit marquer une nouvelle étape vers une commercialisation à plus grande échelle.
JDN. D’où est venue l’idée de créer Agility ?
A l’origine, je travaillais sur la locomotion en robotique, en essayant de comprendre comment les humains et les animaux se déplacent. A mesure que nous avons mieux compris ces principes, nous avons réalisé que des robots capables d’évoluer dans les mêmes environnements que les humains pourraient créer une réelle valeur. C’est ce qui nous (avec l’autre co-fondateur, Damion Shelton, ndlr) a conduits à créer Agility.
Au cours des premières années, l’entreprise s’est concentrée sur le développement de plateformes de recherche. Nous avons conçu le robot Cassie, que nous avons vendu à des universités. Dès le départ, notre objectif a été de concevoir des robots utiles dans des environnements humains.
Pouvez-vous nous présenter le robot Digit ?
Aujourd’hui, nous disposons d’un robot humanoïde déployable commercialement. Digit en est à sa cinquième version, et les premières unités seront déployées chez des clients plus tard cette année. C’est le premier modèle capable d’être produit et déployé à grande échelle, car il répond aux exigences opérationnelles et de sécurité des environnements logistiques. Nous avons désormais des cas d’usage clairement identifiés et un niveau de sécurité compatible avec une exploitation en conditions réelles.
Quels sont ces cas d’usage ?
Nous avons lancé des projets pilotes avec différents clients afin d’identifier les premiers cas d’usage concrets. Nous avons donc exploré plusieurs applications, avant d’identifier la logistique en entrepôt comme point d’entrée pertinent. Il s’agit d’un contexte où les robots bipèdes offrent des avantages. Digit est déjà testé dans des environnements réels, notamment chez Amazon, Toyota et GXO. Sa tâche principale consiste à saisir des bacs et à les déplacer d’un point à un autre. Ces conteneurs varient en taille, en forme et en usage, ce qui rend l’automatisation complexe pour les systèmes traditionnels. Mais la tâche est très répétitive, ce qui permet d’optimiser les performances et d’atteindre un haut niveau de constance. L’objectif est de partir de cette compétence de base, puis d’évoluer vers des opérations plus complexes, comme le picking unitaire et la manipulation d’objets individuels.
Quel est votre modèle économique ?
Dans de nombreux cas, le modèle Robots-as-a-Service (RaaS) est privilégié, car il réduit le risque pour le client. Nous nous engageons sur un résultat, déplacer les bacs, et il nous revient de garantir la fiabilité des robots. En cas de défaillance, nos équipes interviennent, ce qui nous incite fortement à assurer un fonctionnement optimal. Certains clients préfèrent toutefois un modèle d’investissement : ils achètent les robots et souscrivent ensuite un contrat de maintenance. Les deux approches coexistent, selon les besoins et les préférences. A court terme, nous n’avons pas d’objectif chiffré précis en matière de déploiement : la montée en puissance se fera progressivement au cours de l’année à venir.
Vous disposez depuis 2023 de votre propre usine, RoboFab, dans l’Oregon. Quelles sont ses capacités de production ?
Notre usine a le potentiel de produire jusqu’à 10 000 robots par an, mais atteindre ce niveau prendra du temps. Il reste encore beaucoup d’apprentissage et d’itérations à réaliser. Nous pensons être sur la bonne trajectoire, mais le véritable test interviendra avec l’accélération de la production. C’est à ce moment-là que l’on identifie les points de friction, que l’on affine les processus et que l’on améliore en continu le système.
Comment est structurée votre chaîne d’approvisionnement : fabriquez-vous les composants en interne ou travaillez-vous avec des partenaires ?
Notre usine est principalement dédiée à l’assemblage final. La plupart des composants sont fabriqués par des partenaires industriels, aux Etats-Unis et parfois à l’international, selon nos spécifications et nos designs.
Quels sont vos coûts de production et de vente ?
Les coûts devraient fortement baisser avec l’augmentation des volumes. A terme, ces robots devraient devenir bien plus accessibles (ils coûtent actuellement environ 250 000 dollars pièce à l’achat, ndlr), à un niveau comparable à certaines technologies grand public avancées, entre une moto électrique et un ordinateur portable haut de gamme.
Envisagez-vous à terme des applications domestiques ?
C’est une perspective que nous envisageons, mais plusieurs obstacles majeurs subsistent. D’abord, l’environnement domestique est extrêmement complexe et imprévisible. Ensuite, le coût reste un frein important. Ces robots doivent d’abord être déployés dans des contextes professionnels à forte valeur ajoutée, où ils peuvent fonctionner en continu et justifier leur prix. Dans un cadre domestique, la proposition de valeur est plus faible, ce qui implique des coûts bien plus bas tout en maintenant un haut niveau de performance. Enfin, la question de la sécurité est centrale. Il est inacceptable qu’un robot puisse tomber sur une personne, en particulier un enfant.
Quels logiciels et technologies permettent aujourd’hui de faire fonctionner vos robots ?
Le fonctionnement de nos robots repose sur un ensemble de logiciels, d’outils et de partenaires technologiques. Les puces, les plateformes de simulation et les infrastructures d’IA constituent les briques de base sur lesquelles nous construisons nos systèmes.
Quels sont les principaux défis à résoudre ?
L’apprentissage des compétences physiques reste un défi majeur. Il n’existe pas de jeux de données standard pour entraîner un robot à manipuler des objets, en particulier lorsqu’il s’agit de machines conçues sur mesure. Nous combinons donc plusieurs approches. Certaines tâches, comme saisir ou déplacer un objet, peuvent être apprises à partir de démonstrations (vidéo, capture de mouvement, simulation). Mais pour coordonner l’ensemble du corps, le robot doit apprendre par exploration, notamment via l’apprentissage par renforcement en simulation, complété par l’expérience en conditions réelles. Enfin, tout repose sur une base matérielle solide : si le robot n’est pas physiquement capable d’exécuter une action, aucune IA ne peut compenser cette limite.
Faut-il craindre l’impact des robots humanoïdes sur l’économie et le monde du travail ?
L’IA et les robots représentent l’avenir du travail et vont profondément transformer son organisation. Il ne s’agit pas tant d’un risque que d’une certitude : certains emplois vont disparaître, tandis que d’autres émergeront, même s’il est difficile aujourd’hui d’en anticiper la nature. L’histoire offre un parallèle éclairant. Aux États-Unis, près de 90% de la population travaillait autrefois dans l’agriculture, contre environ 2% aujourd’hui. Cette transformation repose sur deux dynamiques. La première est la capacité : augmenter la quantité de travail réalisable au-delà des limites humaines. La seconde est la capacité au sens des possibilités : permettre de réaliser des tâches jusque-là impossibles. A terme, ces technologies pourraient rendre possibles des projets aujourd’hui hors de portée, comme la construction d’infrastructures à grande échelle dans l’espace, qui nécessiteront inévitablement l’automatisation, la robotique et l’IA.
En tant qu’entreprise américaine, quels sont vos atouts face à vos concurrents chinois ?
L’un des principaux atouts des Etats-Unis réside dans la puissance de l’écosystème logiciel, notamment en matière d’IA, ainsi que dans une culture économique fortement orientée vers le retour sur investissement. Cela crée une dynamique où les robots doivent démontrer leur utilité pour être adoptés. La Chine conserve aujourd’hui un avantage en matière de production industrielle. Mais cet avantage pourrait s’atténuer à mesure que l’automatisation transforme les processus de fabrication.