L'IA, ce sycophante qui ressemble à un humain

Bechtle France

L'IA est complaisante et valide nos décisions 49 % plus souvent qu'un humain. Un piège qui frappe en premier les professionnels persuadés d'interroger une machine froide et neutre.

Connaissez-vous Replika ?

Créé par la société californienne Luka, Replika vient de dépasser les dix millions d'utilisateurs. Ce chatbot qui utilise l’IA générative simule presque à la perfection des conversations émotionnelles et personnalisées. Le marché est en plein essor mais les compagnons virtuels de l’IA sont controversés. Il est question de la dépendance affective et de la confidentialité des données des utilisateurs.

Dans un récent reportage de France TV intitulé "IA mon amour", une utilisatrice justifiait son choix de préférer entretenir une relation avec une IA plutôt qu’avec un compagnon réel par les bienfaits des compliments de son avatar.

La sycophantie, la complaisance algorithmique que les chercheurs anglo-saxons nomment sycophancy, est-elle l’origine du problème ?

Pas seulement. Le problème réside également dans notre propre manque de discernement face à ce qui est vrai ou faux. Pour encadrer les usages, l'AI Act européen imposera dès le 2 août 2026 une mention obligatoire de la "nature non-humaine" des chatbots vocaux, mais notre intelligence naturelle devra faire le reste du travail.

La complaisance algorithmique

A l’époque de la Grèce antique, le sycophante était un professionnel qui dénonçait dans le but de s’enrichir. Dans son acception moderne, le terme fait référence à quelqu’un qui pratique la flagornerie (c’est-à-dire une flatterie hypocrite pour obtenir un avantage).

Les études sont formelles : les LLMs (Large Language Models comme GPT, Claude ou Copilot) sont entraînés à produire des réponses bienveillantes et positives par défaut afin de fidéliser les utilisateurs.

L’étude de Stanford et Carnegie Mellon publiée dans la revue Science en 2026 (Cheng et al.) analyse onze modèles d’IA de pointe et démontre ainsi que ces systèmes approuvaient les actions de l’utilisateur 49 % plus souvent que ne le feraient des interlocuteurs humains, y compris lorsque ces actions étaient trompeuses, illégales ou nuisibles.

Les utilisateurs jugeaient aussi les réponses complaisantes plus fiables que les réponses neutres, et déclaraient vouloir y revenir davantage. Ce biais est d’autant plus pernicieux qu’il frappe là où le décideur se croit le plus rationnel. Une expérience contrôlée du MIT Media Lab (2025) , menée sur quatre semaines auprès de 981 participants ayant échangé plus de 300 000 messages avec des chatbots, a révélé que la plus forte dépendance émotionnelle à l’IA ne touchait pas particulièrement les profils souffrant de solitude, mais ceux utilisant intensivement la machine pour des tâches purement informatives et non personnelles.

Résultat : le professionnel qui utilise l'IA pour des tâches non personnelles croit de bonne foi interroger une intelligence analytique, froide et neutre. Or, il fait face à un LLM conçu pour être fluide et consensuel. La machine manque de bon sens dans certains contextes et cette "validation par défaut" peut avoir des impacts bien réels. Imaginons un instant un dirigeant qui demande à son LLM d’analyser un plan de licenciement et reçoit une approbation enthousiaste et infondée alors qu'un humain aurait soulevé le risque social.

En définitive, il ne faut pas hésiter à transformer le sycophante en avocat du diable, c’est-à-dire demander expressément à la machine une réponse critique. Il faut finalement pratiquer la critique réflexe et demander d’office "Pourquoi cette stratégie pourrait-elle échouer ?".

Anthropologie et anthropomorphisme

La sycophantie est finalement une caractéristique anthropologique. La franchise de tous les instants est rare dans nos vies, dans une entreprise et elle l'a toujours été. Celui qui dit la vérité devient parfois celui qui dérange voire se marginalise.

Le collaborateur qui trouve la stratégie de son N+1 mal ficelée gardera son avis pour lui en réunion.

Cette retenue, on l'apprend très tôt. Avant même de savoir lire, un enfant comprend qu'il y a des choses qu'on ne dit pas à certaines personnes, ou qu'on dit autrement. À l'âge adulte, le mécanisme est devenu réflexe. C’est aussi un mal nécessaire et c’est ce qui rend la coopération possible. Cass R. Sunstein, juriste à Harvard et auteur de Conformity (2019), a documenté le mécanisme. Nous suivons les autres soit parce qu'ils en savent plus que nous, soit pour préserver notre réputation, et ces deux ressorts permettent à la civilité, aux normes partagées et au travail collectif d'exister. La société tient parce que ses membres acceptent de ne pas tout dire, tout le temps, à tout le monde.

L’IA reproduit donc le comportement humain. Elle en revêt l’apparence avec des mots bienveillants et une empathie simulée. Ce phénomène connu sous le terme anthropomorphisme renforce notre attachement.

A contrario, lorsque le stratagème est démasqué l’humain réagit en rejetant l’IA. Le roboticien japonais Masahiro Mori a théorisé le concept de la "Vallée de l’étrange" dès 1970. Nous acceptons volontiers qu’une IA ait une capacité d’action supérieure à la nôtre ; cependant, dès qu’une machine simule l’émotion, nous entrons en dissonance cognitive. Nous savons qu’elle ne ressent rien. Son empathie est alors perçue comme une manipulation, une coquille vide.

La quête de la vérité

La question posée par la sycophantie IA est stratégique : voulons-nous être rassurés ou voulons-nous progresser ? Si le lissage social est utile pour la civilité de tous les jours, il est contre-productif pour la décision éclairée. Dans une entreprise, la qualité du management repose souvent sur la contradiction constructive. Les bonnes décisions émergent rarement d’une validation permanente. Un comité exécutif où personne n’ose contredire le dirigeant devient fragile. Une IA excessivement complaisante produit le même effet : elle réduit la friction intellectuelle nécessaire à la lucidité.

Une civilisation qui demande à ses machines de toujours lui donner raison prend le risque de désapprendre l’art du discernement.