IA Act : la régulation comme stratégie de soumission

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Pendant que le monde construit et déploie l'IA à l'échelle, l'Europe légifère. L'IA Act en est un exemple récent : à réguler sans stratégie industrielle, nous serons des vassaux des empires de l'IA.

Pendant que les États-Unis engagent des centaines de milliards dans les infrastructures IA et que la Chine forme ses ingénieurs par millions, l'Europe, elle, s’attache à produire des articles de loi par centaines. Ainsi, l’IA Act est désormais une réalité, mais à peine publié, son obsolescence technique semble déjà programmée. Derrière cette posture de protection se cache un retard et un déphasage stratégique.

Premier grand bloc économique à formaliser une telle régulation, l’Europe entend structurer les usages de l’IA au moment même où les équilibres technologiques et concurrentiels sont en pleine mutation. Ce texte illustre parfaitement le dilemme de Collingridge. Théorisé en 1980, ce principe postule qu’au début d’une innovation, il est difficile d’en anticiper les impacts pour les encadrer ; mais une fois ces impacts visibles, la technologie est si ancrée qu’il devient presque impossible de la contrôler. L’IA Act tente de briser ce cycle, mais à quel prix ?

L'urgence industrielle face au mirage réglementaire

L’IA Act repose sur une approche par les risques, une stratégie pertinente pour interdire les dérives telles que la manipulation ou la surveillance biométrique généralisée. Cependant, il manque la véritable nature de cette révolution : l'intelligence artificielle n'est plus un simple outil logiciel, c'est une industrie lourde de transformation et non une simple évolution technologique de la digitalisation.

L'idée selon laquelle la régulation protège l'Europe est un leurre. Comme l'analyse Arthur Mensch, cofondateur et PDG de Mistral AI, dans son audition au sénat du 12 mai dernier, la lourdeur réglementaire européenne crée un coût d'entrée que seules les grandes entreprises et par conséquent les géants américains peuvent absorber grâce à leurs moyens colossaux et leurs capacités de lobbyisme.

Bien que vue par certains comme une opportunité pour les acteurs locaux de se démarquer, cette régulation étouffe l’écosystème et les startups locales. Contrairement aux États-Unis, l'Europe impose de jongler avec des multiples droits du travail, fiscalités et langues (éléments clés de notre richesse et identité). Ramenée à l’échelle d’un marché mondialisé, cette situation freine considérablement le passage à l'échelle de nos entreprises européennes.

Dans son exemple et avec la trajectoire déjà engagée d’ici 2030, si 10% de la productivité gagnée au niveau européen s’appuie demain sur des modèles américains, l'Europe leur paiera de fait une rente technologique massive, tout en devant supporter la destruction de masse salariale associée (Mensch estime ce transfert de valeur à plusieurs centaines de milliards annuels à horizon 2030). Sans réinvestissement dans l’IA, elle creusera son déficit commercial et ne créera aucun levier dans ses rapports commerciaux.

Actuellement, les géants américains déploient des centaines de milliards de dollars pour monopoliser l'accès aux composants, aux infrastructures et à l'énergie, et par conséquent s’accaparent la capacité future et réservent les ressources associées pour supporter les infrastructures qui permettront ces bénéfices.

Pour l’Europe, le véritable mur n'est plus réglementaire ou logiciel, mais bien énergétique et matériel. Face à des acteurs extra-européens qui alimentent une demande dépassant l’offre, ils génèrent une crise de l'offre où la demande dépasse largement les capacités de production mondiales en puces, en serveurs et en électricité.

L’Open Source : un levier de souveraineté européen

Dans cette course mondiale, l’Europe dispose d’un atout majeur, trop souvent sous-estimé dans les débats réglementaires : l’Open Source. Au-delà d’un mode de distribution logiciel, c’est une garantie de transparence et un moteur d'innovation décentralisé pour lutter contre un oligopole.

L'Open Source est le seul terrain où une entreprise européenne de taille intermédiaire peut aujourd'hui construire une IA souveraine. Mais nous devons être lucides : les modèles ouverts de référence sont aujourd’hui d’abord chinois tels que Kimi, Qwen, DeepSeek, Mimo devant les américains et les européens.

Si des acteurs français comme Mistral AI ou LightOn parviennent à exister face aux titans américains, c’est grâce notamment à une stratégie de modèles ouverts et à l’utilisation de l’open source dans les fondations des plateformes IA et d’agents. Ils ont ouvert la voie en Europe mais celle-ci n'a pas encore créé l'écosystème pour le soutenir et l’amener à l’échelle de ses concurrents.

En réalité, la souveraineté numérique va bien au-delà de l’Open Source et dépend tout aussi du cloud, des semi-conducteurs, des infrastructures réseau, de la cybersécurité, des compétences, de la commande publique, du financement et d’une capacité industrielle à l’échelle mondiale.

Le spectre d'une Europe régulatrice plutôt qu'innovatrice

Légiférer pour espérer se défendre contre les monopoles américains ne fonctionne pas. Sans une stratégie industrielle forte pour accompagner la filière, le risque est réel : ralentir la montée en puissance des acteurs locaux, tout en laissant des concurrents étrangers se développer dans un cadre plus souple avant d’investir le marché européen.

Les entreprises européennes en paient déjà le prix : coûts de conformité qui écrasent les PME pendant que les Big Tech les absorbent sans ciller et continuent inlassablement leur lobbying. À cela s'ajoutent la fuite de nos ingénieurs et chercheurs, qui quittent des écosystèmes où l'expérimentation est étouffée par l'administratif sans reconnaissance financière à la hauteur des standards internationaux.

Et faute de modèles entraînés sur nos données, nous héritons déjà des standards cognitifs et linguistiques de ceux qui les produisent avec pour conséquences : appauvrissement de la langue, pensée standardisée, incapacité à sortir d’un cadre qui nous sera imposé et diffusé de façon continue.

Pour une gouvernance vivante

Plutôt qu'un texte figé à l'image du RGPD, l'intelligence artificielle impose de construire une gouvernance vivante et un cadre flexible au service de notre société.

Tout d’abord renforcer les garde-fous là où les risques se précisent : deep fakes, biais critiques et idéologiques mais aussi censures. La transparence sur les données d'entraînement et les biais de modèles doit devenir un critère de sélection, pas une contrainte réglementaire. 

Au niveau économique, trois mesures suffiraient à changer de trajectoire. D'abord, indexer les seuils de l'IA Act sur un comité technique à révision annuelle et non sur le cycle législatif européen. Ensuite, flécher une part de la commande publique vers des solutions IA open source européennes, comme levier de financement indirect de la R&D. Enfin, traiter la souveraineté IA via des consortiums industriels, pas par des lois ou directives.

Le dilemme de Collingridge n'est pas une fatalité, dans le passé nous, européens, avons su construire et réguler simultanément comme dans le nucléaire ou l’aérospatial.

L'Europe doit choisir : subir l'innovation des autres dans un cadre qu'elle aura seule respecté, ou reprendre sa place dans la course. Sans un alignement de régulation et la capacité à dégager une croissance profitable, de réinvestissement de la marge dégagée dans la R&D et la création d'interdépendances stratégiques dans notre écosystème européen, nous resterons des vassaux des empires.