Souveraineté : et si l'Europe raisonnait en Viking ?

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Le 12 juin, une décision prise à Washington a suffi à priver le monde entier, Europe comprise, des deux intelligences artificielles les plus puissantes jamais déployées.

Le 12 juin, une décision prise à Washington a suffi à priver le monde entier, Europe comprise, des deux intelligences artificielles les plus puissantes jamais déployées. Nous savions notre continent dépendant pour ses puces et son cloud ; le voici dépendant pour penser. 

L’Europe peut-elle encore capter la valeur d’une révolution qu’elle ne maîtrise plus ? 

Une coupure venue d’ailleurs 

On savait l’Europe tributaire du cloud américain, des puces de Nvidia, de serveurs hébergés outre-Atlantique. On la découvre suspendue à l’humeur réglementaire de Washington. Le 12 juin, au nom de la sécurité nationale, le gouvernement américain a interdit l’accès à ses deux modèles d’IA les plus avancés, Fable 5 et Mythos 5, à tout ressortissant étranger, où qu’il se trouve dans le monde. Incapable de vérifier la nationalité de chacun de ses utilisateurs, leur éditeur, le laboratoire Anthropic, a dû les désactiver pour l’ensemble de ses clients, Américains compris. 

Le prétexte tient à une faille de sécurité. L’effet, lui, est limpide : ce qui constitue la frontière technologique peut être éteint, ailleurs, d’une signature. Le plus cruel se niche dans le calendrier. L’Europe venait tout juste d’obtenir un accès à ces capacités : quelques jours plus tôt, son agence de cybersécurité, l’ENISA, avait rejoint le cercle fermé du projet Glasswing, jusque-là réservé à des entreprises américaines. Elle a perdu cet accès avant même d’avoir pu s’en servir. Washington a tranché sans nous consulter, et l’Europe a appris la nouvelle en même temps que le reste du monde, réduite au rang de simple dommage collatéral. 

Europe 2031, chronique d’un effacement 

La veille de cette coupure, le 11 juin, paraissait un rapport presque prémonitoire, Europe 2031. Signé par des chercheurs proches de l’écosystème de la sécurité de l’IA, c’est un exercice de prospective, sans doute quelque peu orienté, mais dont le diagnostic est difficile à balayer. L’Europe n’héberge aujourd’hui qu’environ 5% de la puissance de calcul mondiale dédiée à l’IA, contre près de 80% pour les États-Unis. Le récit déroule un engrenage redoutable. Une vassalisation d’abord technologique, lorsque l’accès aux outils de pointe dépend du bon vouloir d’un allié. Puis économique, quand la valeur et la croissance se créent durablement ailleurs et que notre base fiscale s’érode. 

Enfin politique, le jour où un continent appauvri n’a plus les moyens de ses choix. Les chiffres nourrissent ce scénario. Le plan européen InvestAI, présenté comme historique, mobilise 200 milliards d’euros étalés jusqu’en 2030, quand les seuls géants américains du numérique ont dépensé davantage pour la seule année 2025. Notre meilleur espoir, Mistral, a le mérite d'exister, seul Européen à tenir tête aux géants. Mais, en quête d'un tour de table qui la valoriserait autour de vingt milliards d'euros, elle reste écrasée par des rivaux dix à cent fois plus gros. Son fondateur l'a d'ailleurs assumé devant les députés au printemps : le cœur du business est désormais le contrat d'entreprise, le modèle grand public « Le Chat » ne servant plus que de vitrine. Sur le terrain des laboratoires, la messe semble dite.

Le vrai champ de bataille est financier 

Faut-il pour autant se résigner ? Non, à condition de déplacer le combat là où l'Europe possède encore une arme : son épargne. Le diagnostic est connu depuis le rapport Draghi, remis en 2024 par l’ancien président de la BCE sur la compétitivité européenne : l’Europe regorge d’épargne, mais elle la laisse dormir. Notre argent s'entasse en dépôts bancaires, en assurance-vie en euros et en dette publique, des placements sûrs et faiblement rémunérés. Pour cent euros de patrimoine, un Européen n'en place qu'une trentaine dans des actifs productifs, contre cinquante-cinq pour un Américain. 

Le reste finance des États endettés et ne rapporte presque rien. Nos entreprises prolongent ce travers : elles se financent à 70% par le crédit bancaire, là où les américaines lèvent 77% de leurs fonds sur les marchés. Partout, la dette plutôt que le capital, la prudence plutôt que l'audace. Nous sommes les premiers épargnants du monde et les plus timides des investisseurs.

La stratégie du Viking 

Je crois qu’il faut alors distinguer trois gestes que nous confondons trop souvent. En consommateurs, d’abord, nous devons acheter européen coûte que coûte : nos vêtements, notre électroménager, notre alimentation, nos voitures. Chaque euro dépensé chez un producteur du continent soutient un emploi, une usine, une recette fiscale. Vient ensuite l’argent qui finance directement une entreprise, sur ce que l’on nomme le marché primaire : le capital-investissement, les infrastructures, les introductions en bourse. Lui aussi doit rester en Europe, car là se bâtissent les champions de demain. Le placement sur le marché secondaire obéit à une autre logique. 

Lorsque nous échangeons des actions déjà cotées, sans verser un euro à l’entreprise concernée, plus rien n’impose la fidélité géographique. Là, il faut raisonner comme un Viking : aller chercher le rendement là où il se trouve, dans les grandes valeurs américaines, et en rapporter le butin pour le consommer en Europe. Détenir une action Microsoft ou Nvidia n’expose à aucune dépendance. Leur confier le fonctionnement de nos hôpitaux ou de nos administrations, en revanche, nous met à leur merci. Les rendements achèvent de convaincre : depuis 2008, l’indice américain S&P 500 a rapporté près de 12,7% par an, contre 6,1% pour notre CAC 40. Refuser cet écart par patriotisme mal placé reviendrait à appauvrir le continent au nom de sa souveraineté.

L’arme que nous refusons d’armer 

Cette arme porte un nom : la retraite. Notre système repose presque entièrement sur la répartition, où les actifs paient les pensions des retraités sans jamais toucher le rendement des marchés mondiaux. Son rendement implicite épouse par construction la croissance de l’économie : il converge désormais vers 1% par an pour les jeunes générations, très loin des marchés. Il est de surcroît profondément injuste. Les plus modestes, dont l’espérance de vie, y compris en bonne santé, est plus courte, cotisent toute leur vie pour mourir souvent avant d’en profiter, sans transmettre le moindre capital à leurs enfants. Les actifs de nos fonds de pension pèsent 32% du PIB européen, contre 142% aux États-Unis. 

Draghi lui-même appelle à développer une part de capitalisation, où l’épargne de chacun est investie et fructifie sur la durée. Orientée vers les grandes valeurs mondiales, elle transformerait notre démographie subie en patrimoine transmissible. Là est le choix. Subir une vassalisation qui commence par la technologie et s’achève en politique, ou armer notre épargne pour redevenir les investisseurs de la richesse qui se crée. Les Vikings ne possédaient pas les terres qu’ils convoitaient. Ils en rapportaient l’or. À l’Europe de décider si elle veut rester la côte que l’on pille, ou la flotte qui revient chargée.