IA et ETF : le risque d'une économie guidée par le consensus

Sanso Longchamp AM

À l'heure où l'intelligence artificielle transforme notre rapport à l'information et où la gestion passive occupe une place croissante dans les marchés financiers, un même risque apparaît...

À l’heure où l’intelligence artificielle transforme notre rapport à l’information et où la gestion passive occupe une place croissante dans les marchés financiers, un même risque apparaît : celui d’une économie où la répétition et la concentration prennent progressivement le pas sur l’analyse et le discernement.

L'intelligence artificielle impressionne par sa rapidité. Elle répond instantanément à presque toutes nos questions, synthétise des milliers de documents en quelques secondes et semble capable de produire une expertise sur n'importe quel sujet.

Mais une question fondamentale reste largement sous-estimée : qui entraîne réellement ces modèles, et surtout, avec quelles informations ?

Aujourd'hui, personne ou presque n'est capable d'expliquer précisément pourquoi une intelligence artificielle privilégie une réponse plutôt qu'une autre. Cette opacité constitue probablement l'un des plus grands défis des prochaines années.

L'IA ne crée pas la connaissance : elle la recompose. Elle apprend à partir des milliards de contenus produits par les êtres humains. Autrement dit, elle ne fait que refléter ce qui existe déjà.

À première vue, cela paraît rassurant. Pourtant, un risque majeur apparaît lorsque les mêmes informations sont répétées des milliers de fois : à force d'être reproduite, une affirmation peut finir par sembler vraie, même lorsqu'elle ne l'est pas.

Ce phénomène n'est pas nouveau, mais l'intelligence artificielle lui donne désormais une puissance de diffusion inédite. Demain, le véritable enjeu ne sera peut-être plus de distinguer le vrai du faux, mais de distinguer l'information originale de celle qui aura été reproduite des millions de fois.

Le problème devient encore plus complexe lorsque l'on imagine la prochaine étape. Aujourd'hui, l'IA apprend essentiellement grâce aux contenus produits par des humains. Mais que se passera-t-il lorsque les modèles apprendront principalement à partir de contenus eux-mêmes générés par d'autres intelligences artificielles ? Une IA nourrie par une IA nourrie par une IA.

À chaque itération, le risque est de voir disparaître progressivement les nuances, les points de vue minoritaires, les raisonnements originaux et, finalement, une partie de la diversité intellectuelle qui nourrit l'innovation. Cette logique rappelle un phénomène observé depuis plusieurs années sur les marchés financiers.

Le succès spectaculaire des ETF et de la gestion passive constitue une formidable innovation pour de nombreux investisseurs. Le problème n'est pas leur existence, mais le risque qui apparaît lorsque leur poids devient prédominant.

Car la gestion passive n'analyse pas les entreprises : elle réplique des indices. Les flux se dirigent mécaniquement vers les sociétés qui occupent déjà les premières places. Plus une entreprise pèse lourd dans un indice, plus elle attire de capitaux ; et plus elle attire de capitaux, plus son poids augmente. Une boucle autoalimentée.

Les conséquences commencent déjà à être visibles. Dans certains marchés émergents, quelques entreprises représentent désormais une part considérable de la capitalisation totale. Les flux se concentrent toujours davantage sur les mêmes valeurs, tandis que de nombreuses sociétés restent largement ignorées.

Cette concentration ne résulte pas nécessairement d'une analyse fondamentale. Elle est la conséquence d'une mécanique.

En France, le phénomène est tout aussi préoccupant. Selon une étude récente de l'Autorité des marchés financiers, le nombre de sociétés cotées sur Euronext Paris a été divisé par deux entre 2007 et 2025.

Les petites et moyennes capitalisations peinent à attirer les capitaux dont elles ont besoin, non parce qu'elles sont systématiquement moins performantes, mais parce que les flux suivent désormais davantage les indices que les entreprises elles-mêmes.

Pendant longtemps, les marchés financiers avaient précisément pour fonction d'allouer le capital vers les entreprises jugées les plus prometteuses. L'analyse fondamentale permettait de financer les innovations de demain, les nouveaux modèles économiques et les sociétés capables de créer de la valeur sur le long terme.

Lorsque les flux deviennent principalement mécaniques, cette logique risque de s'inverser : le capital ne finance plus prioritairement les entreprises les plus prometteuses, mais celles qui sont déjà les plus visibles.

À terme, cette concentration pourrait avoir des conséquences bien au-delà des marchés financiers. Une économie dans laquelle les capitaux se concentrent sur un nombre toujours plus restreint d'entreprises devient progressivement moins innovante, moins concurrentielle et donc moins résiliente. Moins de financements pour les nouveaux entrants signifie potentiellement moins d'innovations, moins de diversité entrepreneuriale et, à terme, une croissance qui repose sur un nombre toujours plus limité d'acteurs.

Le risque est également celui d'une plus grande fragilité collective. Lorsque les mêmes investisseurs sont exposés aux mêmes entreprises via les mêmes indices, un choc peut produire des réactions beaucoup plus homogènes. Les mouvements d'achat comme de vente risquent alors d'être amplifiés, renforçant la volatilité plutôt que de l'amortir.

L'intelligence artificielle pourrait même accélérer ce phénomène. En mettant naturellement en avant les entreprises les plus documentées, les plus citées ou les plus visibles, elle risque d'orienter toujours davantage l'attention des investisseurs vers les mêmes acteurs. Les outils d'aide à la décision, les moteurs de recherche et les assistants conversationnels pourraient ainsi renforcer un consensus déjà alimenté par les flux passifs.

À terme, le risque est celui d'un cercle autoentretenu : les entreprises les plus visibles attirent davantage d'investissements, ce qui renforce encore leur visibilité, tandis que les sociétés moins couvertes disparaissent progressivement des radars des investisseurs comme des modèles d'intelligence artificielle. L'économie ne serait alors plus guidée uniquement par la qualité des projets ou des innovations, mais aussi par la puissance des mécanismes de visibilité.

Cette évolution pose une question essentielle : voulons-nous d'une économie capable de faire émerger les leaders de demain, ou d'un système qui finance avant tout les leaders d'hier ?

C'est précisément ce mécanisme que l'intelligence artificielle pourrait reproduire dans le traitement de l'information.

Les contenus les plus présents deviendront les plus repris. Les plus repris deviendront les plus crédibles. Les plus crédibles deviendront les plus visibles. Et ainsi de suite.

Dans les marchés financiers comme dans l'information, le risque n'est pas la technologie. Le risque est la disparition progressive du regard critique.

Le véritable risque n'est pas que l'intelligence artificielle pense à notre place. C'est qu'elle finisse par orienter, avec les mêmes logiques de concentration, ce que nous lisons, ce que nous croyons… et demain, ce dans quoi nous investissons.

L'intelligence artificielle est un outil extraordinaire. Les ETF ont profondément démocratisé l'investissement. Mais aucune technologie ne doit nous dispenser d'exercer notre discernement.

Parce qu'un consensus n'est pas une vérité. Parce qu'un contenu largement répété n'est pas nécessairement exact.

Un marché où tout le monde investit au même endroit, comme une intelligence artificielle qui apprend toujours des mêmes sources, finit par perdre ce qui fait sa richesse : la diversité des opinions, des analyses et des convictions.