Comment Londres est devenue la capitale européenne de l'IA

Comment Londres est devenue la capitale européenne de l'IA La capitale britannique bénéficie de la proximité culturelle avec les Etats-Unis, d'un marché des capitaux dynamique et d'un vivier de talents. Mais sa proximité avec les Etats-Unis est à double tranchant.

Ancien cœur industriel de Londres, le quartier de King's Cross a longtemps périclité. Victime comme le reste du pays de la désindustrialisation massive après la Seconde Guerre mondiale, il était devenu dans les années 1990 un quartier vétuste, miné par le trafic de drogues et la prostitution, que les entreprises avaient déserté et où les loyers étaient deux fois moins chers qu’en centre-ville.

Mais depuis les années 2010, le quartier s’est métamorphosé, au point de devenir aujourd’hui l’un des plus prospères de la capitale, où restaurants branchés côtoient les cafés pour hipsters et les boutiques de produits artisanaux. Il offre surtout une galerie de bureaux modernes qui abritent l’une des plus fortes concentrations de pépites technologiques au monde, après San Francisco, New York et Pékin. Un retour en force notamment dû à l’essor de l’IA. Google Deepmind y a son siège. OpenAI, Anthropic, Perplexity, le spécialiste du vibe coding Cursor et Prometheus, le projet d’IA de Jeff Bezos, y ont tous récemment loué des locaux.

Londres, cœur de l’écosystème technologique le plus dynamique d’Europe

Les investissements en capital-risque dans l'IA au Royaume-Uni ont atteint près de 13,8 milliards de dollars en 2025 selon l'OCDE, une performance qui place le pays loin devant les autres pays européens. Pour cette même année 2025, les investissements en capital-risque dans l'IA au sein de l'UE ont totalisé 15,8 milliards de dollars, soit à peine plus. Une autre étude évalue l'écosystème IA britannique à environ 230 milliards de dollars en 2025, soit plus que les écosystèmes français et allemands réunis. Et plus de la moitié des jeunes pousses d’IA britanniques sont basées dans la capitale. L’an passé, selon la plateforme de données et d'intelligence de marché Dealroom, les investissements dans l'IA à Londres ont presque doublé pour atteindre 7 milliards de dollars, contre 3,9 milliards l'année précédente, grâce notamment à Anthropic et OpenAI, qui ont considérablement renforcé leur présence au Royaume-Uni. La capitale britannique compte désormais 138 licornes.

Cette année est bien partie pour continuer sur la même lancée, alors que plusieurs pépites londoniennes ont déjà réalisé des levées de fonds impressionnantes. Wayve, spécialiste des véhicules autonomes installé à King’s Cross, a levé 1,5 milliard de dollars en février. Deux mois plus tard, le laboratoire d'IA Ineffable Intelligence a levé à son tour 1,1 milliard de dollars, soit le plus grand premier tour de table jamais réalisé par une jeune pousse technologique européenne. ElevenLabs, Synthesia et Isomorphic, autres start-ups d’IA basées à Londres, ont également réalisé depuis le début de l’année des levées de fonds qui ont porté leurs valorisations à plusieurs milliards de dollars.

Début juin, le spécialiste de la cybersécurité israélien Cato Networks a pour sa part ouvert un laboratoire d’IA consacré à la R&D à Londres, près de Covent Garden. "Le fait de nous développer aux côtés d'autres géants mondiaux de la technologie qui ont choisi de s'installer dans cette ville nous donne accès à un riche vivier d'expériences et de talents que nous pouvons exploiter et développer", avait alors déclaré Avidan Avraham, Directeur de l'ingénierie, qui pilote cette initiative.

L’essor de la Deepmind mafia

On connaît la PayPal mafia, le groupe d'anciens employés de PayPal qui ont ensuite fondé et financé une pléthore d’autres entreprises de la Silicon Valley. Parmi eux, on compte notamment Elon Musk, Peter Thiel, David Sacks et Reid Hoffman. Le dynamisme londonien sur l’IA est, à une échelle plus réduite, en partie imputable à la "DeepMind mafia", les anciens de la jeune pousse d’IA rachetée par Google en 2014, qui a permis la création du logiciel AlphaGo, as du jeu de go, ainsi que d’AlphaFold, capable de prédire la structure 3D des protéines.

Demis Hassabis, cofondateur de DeepMind, conseille le gouvernement britannique sur l’IA et a cofondé la jeune pousse Isomorphic Labs en 2021. David Silver et Tim Rocktäschel, deux anciens de DeepMind, ont respectivement cofondé les start-ups Ineffable Intelligence et Recursive Superintelligence. Isomorphic Labs, spin-off direct de DeepMind spécialisé dans la découverte de médicaments via l’IA, utilise pour sa part AlphaFold comme base. Cursive, qui développe des modèles de fondation, a été cofondée par Olivier Henaff et Talfan Evans, deux autres anciens de DeepMind. C’est également le cas d’Airspeed, qui applique l’IA agentique au CRM.

Les atouts de la capitale britannique

L’un des plus gros points forts de la capitale britannique est la solidité et l’ancienneté de son écosystème financier, qui permet à la fois de diriger des fonds vers les jeunes pousses de l’IA et de créer des synergies entre les deux industries : l’écosystème fintech britannique est ainsi le deuxième au monde derrière celui des Etats-Unis, avec des pépites comme Revolut et Monzo.

L’écosystème britannique profite également d’incitations fiscales avantageuses, qui permettent par exemple à une PME tech de réduire 86% de ses investissements en R&D de son bénéfice imposable. Le gouvernement britannique a également lancé l’an passé un AI Opportunities Action Plan, mis à jour cette année, chargé de soutenir les entreprises nationales dans les secteurs stratégiques à travers un fonds Sovereign AI, qui a par exemple investi dans la jeune pousse Cursive.

Le gouvernement a enfin investi dans les infrastructures deeptech, à l’instar du superordinateur Isambard, l’un des plus puissants au monde, hébergé à l’Université de Bristol et utilisable par les chercheurs et créateurs de start-ups pour entraîner des LLMs. La jeune pousse Cosine, soutenue par de grands groupes britanniques dont BAE Systems, British Telecom, Lloyds Banking Group et le London Stock Exchange Group, se prépare à utiliser Isambard pour entraîner Lumen Sovereign, le premier modèle d'IA frontier entièrement souverain de Grande-Bretagne, d'ici la fin de l'année, a récemment rapporté le Financial Times.

Une proximité à double tranchant

Enfin, la capitale britannique bénéficie également de la proximité culturelle et linguistique avec les Etats-Unis. Pour de nombreuses sociétés d’outre-Atlantique qui cherchent à créer un avant-poste en Europe, Londres s’impose en effet comme une évidence, comme l’illustre la ruée des ténors américains de l’IA vers le quartier de King’s Cross. Outre les sociétés déjà citées, Salesforce, Databricks et Runway, une jeune pousse soutenue par Nvidia, ont récemment renforcé leurs effectifs londoniens.

Cette proximité avec les Etats-Unis est toutefois à double tranchant, puisqu’elle implique aussi que nombre de jeunes pousses prometteuses se font cannibaliser par le grand frère d’outre-Atlantique. L’acquisition de DeepMind par Google, en 2014, a certes servi le dynamisme de l’écosystème britannique, mais apparaît rétrospectivement comme une aubaine pour le géant du Net, qui s’est offert pour 400 millions de livres sterling une expertise de pointe sur l’IA. Certaines voix affirment aujourd’hui que DeepMind aurait dû rester britannique et ainsi contribuer à une excellence souveraine sur l’IA, alors que, contrairement à la France, le pays ne compte aucun LLM local.

Elle est également sous le feu des critiques de nombreux activistes qui s’inquiètent de l’emprise qu’exercent certaines sociétés américaines controversées sur des pans essentiels de l’économie britannique. L’usage du logiciel Palantir (une autre société qui compte son plus gros bureau hors des Etats-Unis à Londres) par le NHS suscite ainsi de vifs débats au Royaume-Uni.

Les pépites britanniques tendent enfin à snober la bourse de Londres au profit de celle de New York. L’an passé, la fintech Wise a déplacé sa cotation à New York. En 2023, le spécialiste des semi-conducteurs Arm avait déjà privilégié le Nasdaq pour son IPO. Les fintech Monzo et Revolut hésitent actuellement entre les deux places boursières. Pour stopper l’hémorragie, le gouvernement britannique actuellement au pouvoir a réformé les règles de cotation en juillet 2024 pour rendre la bourse de Londres plus attractive. Pas certain que cela suffise.