Anastasis Germanidis (Runway) "Les modèles de Runway seront extrêmement utiles en robotique"

Après avoir ouvert un hub de recherche à Paris, Runway accélère son virage vers les world models. Son cofondateur et co-CEO Anastasis Germanidis détaille au JDN sa stratégie pour étendre l'IA vidéo à la robotique ou au jeu vidéo, et rivaliser avec Google sur la simulation du réel.

JDN. En décembre dernier, Runway a présenté GWM-1, sa première famille de General World Models. Pourquoi passer de la génération de vidéos aux World Models ?

Anastasis Germanidis est cofondateur et co-CEO de Runway © Runway

Anastasis Germanidis. La plus grande différence entre les General World Models et les modèles de génération vidéo sur lesquels nous travaillions, c'est que les world models sont des modèles vidéo interactifs. Même s'ils reposent sur la même fondation technologique, leur fonctionnement en temps réel permet d'explorer ce qui se passe lorsque vous effectuez des actions précises dans ce monde généré. Nous avons compris très tôt que le potentiel des modèles vidéo dépassait largement le storytelling, qui reste malgré tout aujourd'hui le cœur de Runway. Une fois que vous disposez d'un modèle qui comprend vraiment bien le monde, vous pouvez l'utiliser pour résoudre des problèmes concrets, par exemple dans la robotique ou encore la conception de systèmes autonomes. Dès lors qu'on rend ces modèles temps réel et interactifs, ils deviennent aussi une nouvelle forme de moteur de jeu, sur laquelle il est possible de bâtir toutes sortes d'expériences.

Sur quoi repose l'entraînement de ces world models ? S'appuient-ils sur vos modèles vidéo précédents ou sur une architecture entièrement nouvelle ?

GWM-1 se décline aujourd’hui en trois variantes : GWM Worlds pour les environnements explorables, GWM Avatars pour les personnages conversationnels et GWM Robotics pour la robotique. Pour l’entraînement, nous sommes partis de notre modèle Gen-4.5, afin de le rendre autorégressif, de manière à ce qu'il puisse générer en flux continu plutôt que de produire une vidéo d'un seul bloc. En clair, il génère image par image, et nous le rendons interactif, de sorte que vous contrôlez ce qui se passe à chaque étape. Avec GWM Worlds, vous pouvez vous déplacer en continu dans l'espace et explorer un environnement interactif, contrairement à un modèle vidéo traditionnel, où vous saisissez un prompt pour obtenir une vidéo complète au bout de quelques minutes sans pouvoir intervenir. Toute la différence réside dans cette interactivité et ce contrôle en temps réel.

Runway s'est fait connaître comme une plateforme d'IA vidéo destinée aux créateurs et aux professionnels. En vous ouvrant à la robotique ou au jeu vidéo, ne prenez-vous pas le risque d'aller sur trop de terrains à la fois ?

C'est indéniablement un risque, mais nous essayons de séquencer les choses correctement. Nous nous concentrons aujourd'hui principalement sur la robotique et le jeu vidéo, les deux verticales pour lesquelles nous disposons de modèles spécialisés. Nous n'avons pas encore engagé d'efforts dans les sciences du vivant, même si c'est un domaine que nous voulons aborder plus tard. En robotique, notre objectif est de collaborer directement avec des entreprises qui déploient des robots en usine ou en entrepôt pour les aider à construire des simulateurs. Cela pourrait leur permettre d'entraîner leurs robots sur des données synthétiques, ou d'évaluer leurs performances, plutôt que de le faire dans le monde réel. En parallèle, notre produit de création vidéo pour le grand public continue de croître, avec une forte progression dans la création publicitaire cette année. Beaucoup de choses évoluent dans la façon dont l'industrie du cinéma et des médias adopte ces modèles. S’il y avait bien plus d'hésitation il y a quelques années, désormais, l'IA générative fait pratiquement partie du pipeline de chaque studio de cinéma.

Au-delà des annonces, quels sont les usages réels de ces General World Models à ce jour ?

Outre la robotique et le jeu vidéo, notre produit commercial d'avatars, baptisé Characters, constitue la version de GWM la plus largement déployée actuellement. Nous observons beaucoup d'adoption dans le support client par exemple, avec la possibilité de créer un personnage interactif avec lequel les clients peuvent échanger, et qui dispose d'une base de connaissances et d'une personnalité. Pour GWM Worlds, nous identifions également un potentiel dans la mise en scène virtuelle, par exemple une forme de repérage de décor où vous simulez ce que sera le plateau avant de tourner.

A terme, les revenus tirés des applications de ces world models pourraient-ils surpasser ceux issus de votre plateforme ?

Cela s'inscrit dans notre stratégie multiproduit. Ce n’est pas notre premier moteur de revenus aujourd'hui, mais il s'agit potentiellement d'une opportunité au plafond bien plus élevé pour l'avenir. Nous croyons très fortement que nos modèles seront extrêmement utiles en robotique, et nous abordons donc cet effort de recherche dans une perspective de long terme, même s'ils se révèlent utiles dès aujourd'hui. A mesure que davantage d'entreprises déploieront des robots dans le monde réel, elles devront réaliser des tests de sécurité pour s'assurer que ces robots savent gérer des situations inédites et des cas d'usage difficiles. Nous pensons que les World Models vont être critiques pour faire fonctionner les robots dans le monde réel. Il s'agit donc d'une extension de l'activité de Runway.

OpenAI a fermé Sora, son application vidéo sociale. Est-ce le signe que la génération vidéo par IA est difficile à rentabiliser ?

Sora était une application sociale grand public qui ne monétisait pas véritablement les générations. C'est un modèle économique compliqué à faire fonctionner, car la génération vidéo coûte cher. Cela dit, le coût est toujours relatif. Comparé à l'usage d'un LLM, l'IA vidéo est forcément plus onéreuse. Mais pour un créateur, comparé à un tournage en décor réel, c'est en réalité très bon marché. De notre côté, nous avons toujours visé les professionnels, ceux qui ont réellement besoin de créer de la vidéo pour leur travail et qui y trouvent une valeur concrète. Nous avons toujours été une plateforme professionnelle, attachée à donner du contrôle aux créateurs, et nous avons noué très tôt des partenariats avec les studios. Nous avons toujours pensé qu'il y avait là un meilleur business à développer qu’en créant une pure application sociale.

Historiquement centré sur vos propres modèles vidéo, Runway héberge aujourd'hui des modèles concurrents, de Seedance 2.0 à GPT Image 2. Qu'est-ce qui a motivé ce choix ?

Runway a longtemps été une plateforme réunissant une grande variété de modèles. C'est une partie de notre histoire assez méconnue, car elle précède notre modèle Gen-1. Ce n'est donc pas totalement nouveau pour nous. Plus de 60 millions de comptes ont été créés sur Runway à ce jour, et nous voulons offrir les meilleures capacités à nos utilisateurs, qu'elles soient développées par nous ou par d'autres. Nous croyons toujours très fortement à la puissance de notre recherche et de nos modèles, mais nous ne disposerons pas de toutes les capacités. Comme nous sommes centrés sur la vidéo, nous ne serons sans doute pas les meilleurs dans l'audio, qui n'est pas la priorité de nos recherches, ni même dans la génération d'images par exemple. Il est donc logique d'intégrer d'autres modèles qui se combinent bien avec les nôtres au sein de la plateforme.

Runway aurait augmenté de 40 millions de dollars de revenus récurrents annuels sur le seul deuxième trimestre 2026. Comment expliquez-vous une telle accélération ?

C'est une combinaison de plusieurs facteurs. D'abord, nous avons constaté cette année une plus grande adoption côté entreprises, notamment parce que ces modèles sont devenus bien meilleurs pour la production. Ensuite, parce que notre produit a évolué vers une logique de workflow, permettant de construire des pipelines personnalisés très complexes. Il y a un an, vous ne pouviez pas vraiment maintenir l'identité d'un produit ou d'un personnage. Si vous vouliez réaliser une publicité, c'était donc très difficile à utiliser en production, mais cela a réellement changé cette année. Nos clients vont de l'ensemble des studios à des agences comme WPP, jusqu'à des acteurs technologiques comme Amazon ou Adobe. Pour les studios, il s'agit avant tout d'un usage dédié au cinéma, même s'ils utilisent aussi Runway pour des tâches liées au marketing. Pour une entreprise comme Amazon, il s’agit davantage d’usages publicitaires.

Vous avez étendu votre partenariat avec le studio Lionsgate, qui prépare d’ailleurs une série entière réalisée avec l’IA. Dans le même temps, un mouvement anti-IA se manifeste chez une partie de la population. Craignez-vous un rejet de ces productions IA ?

Des projets de long-métrages créés avec l’IA sont déjà en production actuellement et j’imagine que certains pourraient sortir en salle dès l’an prochain. Il subsiste indéniablement une certaine polarisation sur ce sujet. Pour autant, davantage de voix de professionnels s'expriment aujourd'hui en faveur de l'IA. Au-delà de l'annonce de notre partenariat avec Lionsgate, nous avons par exemple reçu le réalisateur Ron Howard lors du Runway AI festival que nous organisons chaque année. De plus en plus de figures affirment que l'IA n'est qu’un outil au service de votre créativité.  Auparavant, celle-ci était contrainte par vos ressources et par la complexité des outils. Vous avez désormais plus de liberté pour explorer vos idées, que ce soit une idée de film un peu folle ou trop risquée pour être produite. Je crois que le regard porté sur l'IA dans le milieu a réellement évolué au cours des six derniers mois.

Vous venez d'ouvrir votre premier bureau français, un hub de recherche à Paris doté de dix salariés et d’un investissement de 30 millions de dollars. Pourquoi Paris, et sur quoi cette équipe travaillera-t-elle ?

Notre stratégie a toujours été de recruter les meilleurs, où qu'ils se trouvent. Nous sommes une équipe très distribuée à travers le monde. Paris concentre certains des meilleurs chercheurs au monde, et beaucoup d'avancées fondamentales dans les architectures de modèles d'IA sont venues de France. C'est l'un des meilleurs endroits en Europe en matière d'IA et d'écosystème. Certains de nos collaborateurs travaillaient depuis longtemps à distance depuis Paris, et l'équipe s'est étoffée ces derniers mois. Il devenait logique d'ouvrir formellement un bureau. Il s'agit avant tout d'une équipe de recherche, concentrée sur les World Models et la robotique, à laquelle s'ajoutent des profils dédiés à nos partenariats stratégiques, qui travailleront étroitement avec nos clients européens. Les 30 millions prévus serviront essentiellement à développer cette présence et renforcer cette équipe.

Runway a levé 315 millions de dollars en février, doublant sa valorisation en la portant à 5,3 milliards, seulement dix mois après votre précédent tour. A quoi serviront ces fonds ?

Il y a deux axes principaux. Le premier, ce sont de nouveaux investissements dans nos efforts de recherche. Les World Models sont plus gourmands en calcul que les LLM, et nous devons donc passer à l'échelle pour leur entraînement. Le second, c'est l'expansion de notre présence commerciale. Nous approchons aujourd'hui les 200 collaborateurs. Une grande partie de notre énergie cette année a été consacrée aux entreprises, car ce segment requiert davantage de collaborateurs que notre produit grand public. Il est donc essentiel de faire grandir notre équipe go-to-market et de nous implanter dans de nouveaux pays, comme nous l'avons fait à Londres, à Paris ou encore au Japon.

Co-CEO et cofondateur de Runway, Anastasis Germanidis est un chercheur en IA, ingénieur et artiste d’origine grecque, basé à New York. Auparavant, il était chercheur en machine learning chez IBM et ingénieur back-end spécialisé dans les systèmes distribués.