IA : le véritable grand remplacement

Oblomov & Bartleby

S'il y a un grand remplacement à venir, il est ailleurs que dans l'IA.

Je dois commencer par un aveu. Je ne suis pas mécontent de la tournure des événements. Même si j’ai la trouille de voir la suite. Je ne suis pas mécontent de voir tant et tant de textes artificiels vampiriser l’espace culturel. Parce que j’en avais assez de voir tant et tant de bouses produites et adoubées par leurs pairs : "quel style !... quel conteur !... quel auteur !". Au moins la production automate oblige-t-elle certains à dégonfler le melon, quand d’autres réussissent à s’élever d’un cran. Et gare à la fraude, pour ceux qui tentent d’utiliser l’IA sans le dire, même à petite dose. Les logiciels de détection font des ravages et vous démasquent en moins de deux. Parfois même si vous n’avez rien fait ! On appelle cela des faux positifs, quand vous êtes accusé d’utiliser l’IA alors que non. Pas de bol. Mais c’est le prix à payer pour ne rien laisser passer. Se montrer trop restrictifs plutôt que pas assez. Mais ne nous faisons pas d’illusion, car viendra inévitablement le moment où tous les petits malins passeront le test de Turing sans qu’il ne soit plus possible de les démasquer.

Cela dit. Le recours à l’IA n’est pas rédhibitoire. Il est même parfois complètement assumé et autorisé. Tout dépend du contexte. Pour produire des comptes rendus de réunions soporifiques, l’IA est bienvenue. Pour la rédaction de courriers ou réponses, idem. Pour les articles de presse, passe encore s’il y a moyen de vérifier les faits. Pour les articles de recherche, pourquoi pas s’il s’agit des seules premières sections toujours empesées. Mais pour les œuvres littéraires, on touche un point sensible. Nul ne sait jusqu’où la bête conversationnelle ira, car elle est encore en pleine croissance. Ses progrès sont fulgurants, son empire s’étend de jour en jour, et bientôt nul doute que sa production dépassera la nôtre, jusqu’à la remplacer très vraisemblablement. C’est cela que j’appelle le véritable grand remplacement. Lorsque l’IA produira tous les textes qu’il nous soit donné de lire. Où plus rien ne sortira de nos petits doigts, que les touches du clavier prendront la poussière. Ce jour sera celui du grand remplacement de nos textes par ceux de l’automate.

Il y aura probablement quelques résistants, capables d’aligner quelques mots pour donner le change. Mais peine perdue, car plus personne ne sera en mesure de les différencier vraiment des textes artificiels. Pire, nous pourrions être démasqués parce que nos textes sont désormais plus mauvais. De la prose toujours, mais qui me parle ? Nous avons toujours été habitués à nous raconter. "Ecrire est l'acte de quelqu'un en moi qui parle en vue de quelqu'un en moi qui l'écoute", Louis - René des Forêts a bien raison. Même si son Bavard en dit trop pour être intéressant, il préfère parler plutôt que de laisser son silence suggérer un autre récit. Qu’importe, de toute façon bientôt sera venu le temps d’un autre bavardage. Celui des récits fantômes où les mots orphelins seront soumis au travail forcé. A chaque instant, l’IA exigera du langage qu’il produise du récit, en batterie. Il s’agira d’occuper tout l’espace informationnel en continu, de ne laisser nulle place à la relecture ou la réécriture de l’Homme par l’Homme.

J’entends les optimistes bienheureux, ceux qui ne voient pas l’œuvre littéraire se laisser intimider ou dessécher par les bits de l’automate. "Impossible !" nous font – ils savoir. Il est impossible que l’IA franchisse le Rubicon, qu’il dénoue ce lien indicible entre l’œuvre et l’artiste. L’IA "deviendra un chercheur de beauté, jamais un être vivant", pour paraphraser Hermann Broch. Il faut reconnaitre un certain panache à cette posture, mais je ne crois pas qu’il faille perdre trop de temps à feindre le mystère de l’écriture de l’Homme par l’Homme. Cela est déjà risible à mesure que les nouvelles versions de l’automate dépassent toutes les espérances.

Personne ne sait comment cette histoire se terminera. De toute façon, ce n’est probablement pas nous qui en écrirons la suite. Les prochains chapitres de notre récit s’inspireront de moins en moins de notre Histoire. Car si l’IA s’entraine à partir de ce qu’elle pompe sur la toile, de plus en plus elle y trouvera ses propres productions. Si bien que le récit de l’Homme par l’IA ressemblera à quelque chose d’impossible à prévoir, informe, improbable, et pourquoi pas intéressant ; mais qui n’a rien à voir avec notre rapport au réel. Ne nous plaignons pas trop. A défaut d’écrire encore, au moins nous restera-t-il la fonction de lecteur, même s’il ne s’agira désormais que de fictions.