Grant Lee (Gamma) "Nous voulons que Gamma soit la couche visuelle qui permet de donner forme à vos idées"
Spécialiste de la présentation générée par IA, Gamma revendique plus de 100 millions d'utilisateurs. Son cofondateur et CEO Grant Lee détaille au JDN ses ambitions pour faire de Gamma un nouveau standard de la communication visuelle.
JDN. Comment Gamma est-il né et qu’est-ce qui vous a convaincu que vous pourriez vous faire une place face à des acteurs établis comme Microsoft ou Google ?
Grant Lee. Un investisseur nous avait dit au début que Gamma était "la pire idée qu’il ait jamais entendue", car nous arrivions sur un marché dominé par de très gros acteurs comme PowerPoint et Google Slides, qui disposaient d’une puissance de distribution considérable. Et c'est vrai que nous devions concevoir un produit suffisamment simple pour que les utilisateurs contribuent eux-mêmes à sa diffusion, sans avoir à dépenser massivement en marketing ou en publicité. Nous avons donc pensé à la croissance organique et à la viralité dès le départ, notamment en rendant la création et le partage d’une présentation extrêmement simples. La première version de Gamma n’intégrait pas d’IA. Lorsque nous avons lancé notre première version avec IA générative, en mars 2023, nous savions qu’il fallait immédiatement capter l’attention des utilisateurs, qui n’ont souvent pas le temps d’apprendre à maîtriser un nouvel outil. Notre objectif était donc de leur faire ressentir la magie du produit dans les 30 premières secondes, afin de gagner les 30 suivantes.
En novembre 2025, Gamma annonçait avoir atteint 100 millions de dollars d’ARR, parallèlement à une levée de 68 millions de dollars en série B. En mars, vous approchiez les 100 millions d’utilisateurs. Où en sont ces chiffres aujourd’hui ?
Nous avons dépassé les 100 millions d’utilisateurs et sommes aujourd’hui bien au-delà des 100 millions de dollars d’ARR annoncé fin 2025. Les usages de Gamma sont très variés car notre produit est très horizontal. Beaucoup de nos utilisateurs créent du contenu destiné à leurs clients ou partenaires, tandis que d’autres l’utilisent en interne, à l’instar des chefs de produit. Nous comptons plusieurs centaines de milliers d’utilisateurs payants.
En novembre 2025, Gamma a levé 68 millions de dollars pour une valorisation de 2,1 milliards, alors que l'entreprise était déjà rentable. Quel était l'intérêt de cette nouvelle levée ?
Nous voulons avoir les moyens de réaliser des investissements stratégiques. Nous avons commencé à faire des acquisitions, notamment des acqui-hires qui nous permettent d'intégrer des équipes talentueuses, et cela nécessite du capital. Nous sommes également en pleine expansion internationale et ouvrons de nouveaux bureaux. Même en étant très efficaces opérationnellement, ouvrir un bureau à Londres ou à New York a un coût.
Quels sont les principaux profils d’utilisateurs de Gamma et quelle place l’offre gratuite occupe-t-elle dans votre stratégie ?
Même si la majorité des utilisateurs utilise encore l’offre gratuite, une partie bascule progressivement vers nos offres payantes. Nous avons beaucoup d'auto-entrepreneurs, de freelances et des petites entreprises, mais aussi des agences et des cabinets de conseil qui utilisent Gamma intensivement pour produire leurs contenus. Avec les étudiants, nous jouons davantage sur le temps long. Nous voulons qu’ils utilisent Gamma, même gratuitement, et qu’ils apprennent à s’en servir pour partager de l’information. Nous pensons qu’à terme, lorsqu’ils entreront dans le monde du travail ou créeront leur propre entreprise, ils pourront y introduire Gamma.
Avec Gamma Imagine, lancée en mars, vous vous étendez aux infographies, aux visuels marketing et aux contenus pour les réseaux sociaux. Gamma a-t-elle vocation à devenir plus qu’un outil de présentation ?
Nous nous considérons avant tout comme un outil de communication visuelle. Avec Gamma, nous inventons un nouveau langage visuel qui peut se décliner dans une grande variété de formats. Il s’agit de traduire ce que vous avez en tête pour pouvoir le partager facilement avec le monde. La présentation est un format très répandu, mais il en existe beaucoup d’autres, comme les documents, les one-pagers, les carrousels ou les posts sur les réseaux sociaux. Nous voulons couvrir tous ces usages. Aujourd’hui, la présentation constitue notre point d’entrée, mais nous allons progressivement nous étendre à d’autres formats. Il nous reste aussi énormément à faire sur la présentation elle-même, qui peut devenir beaucoup plus interactive et riche en médias. La vidéo nous intéresse notamment beaucoup. A terme, si nous réussissons, les frontières pourraient commencer à se brouiller entre une présentation, un site web et une application.
Un reproche récurrent fait à Gamma est que les présentations générées ont tendance à se ressembler. Comment comptez-vous rendre le produit plus personnalisable ?
C’est un sujet sur lequel nous travaillons actuellement et nous ferons prochainement des annonces. Nous reconstruisons Gamma à bien des égards pour augmenter considérablement l’expressivité du produit et éviter que les présentations se ressemblent. Pour les entreprises, l’objectif est notamment que le résultat corresponde beaucoup plus précisément à leur identité de marque. L’agent et le canvas offriront également davantage de possibilités de personnalisation, par exemple pour positionner très précisément des éléments ou créer des mises en page spécifiques.
A mesure que Claude, ChatGPT et d’autres assistants généralistes intègrent la création de présentations, quelle valeur reste-t-il à un acteur spécialisé comme Gamma ?
Anthropic est un partenaire avec lequel nous travaillons étroitement. Aujourd’hui, vous pouvez commencer votre travail dans Claude puis le transformer en présentation avec Gamma. Claude peut constituer un bon point de départ pour obtenir un premier jet. Pour des présentations très simples, que nous appelons "éphémères", il y aura beaucoup de solutions comme Claude ou ChatGPT. Mais lorsqu’il faudra aller plus loin, autrement dit affiner ses idées, les visualiser et les éditer, c’est là que Gamma interviendra.
Gamma est rentable malgré une offre gratuite généreuse et un coût élevé des modèles d’IA. Comment parvenez-vous à maintenir vos marges ?
Nous avons adopté une approche multi-modèles dès le départ. Les différents modèles ont des coûts différents et nous effectuons beaucoup d’orchestration en arrière-plan pour aligner le coût sur la valeur apportée au client. Cela nous permet de ne pas systématiquement utiliser les modèles les plus chers. Les modèles de pointe sont nécessaires pour certaines tâches, mais pas pour toutes. Nous commençons également à entraîner nos propres modèles, notamment par du fine-tuning et post-training, ce qui nous permet de réduire drastiquement les coûts dans certains domaines.
En septembre 2025, vous annonciez déjà avoir atteint 50 millions de dollars d’ARR avec seulement 28 collaborateurs. Comment l’IA vous permet-elle de fonctionner avec une équipe aussi réduite ?
Nous avons volontairement conservé une petite équipe pendant longtemps. Cela permet d’aller vite et de changer de direction très rapidement lorsque les choses évoluent. Quand de nouveaux modèles apparaissent, nous pouvons immédiatement les tester et les intégrer. L’expérimentation et la débrouillardise sont au cœur de notre fonctionnement. Etre une entreprise AI-first signifie chercher en permanence à donner davantage de levier à chaque collaborateur. Tous nos ingénieurs travaillent avec plusieurs agents et peuvent ainsi porter une grande partie de leurs idées jusqu’à la production.
Nous avons toujours des chefs de produit et des designers, mais les frontières entre ces métiers deviennent plus floues. Par exemple, tous nos designers savent coder et certains livrent eux-mêmes du code. Nous avons d’ailleurs beaucoup investi dans le design dès le départ, car nous voulions réinventer l’expérience des outils de présentation, plutôt que de demander aux utilisateurs de déplacer chaque pixel comme dans PowerPoint. Cela nécessitait des designers capables de comprendre profondément les besoins de l’utilisateur moyen.
A quoi ressembleront l’entreprise et le produit dans cinq ans ?
80% de nos utilisateurs payants se trouvent hors des Etats-Unis, et le marché européen est pour nous plus important que les US. Nous voulons donc renforcer notre présence dans la région, notamment avec l’ouverture d’un bureau à Londres. La France fait clairement partie de nos plus grands marchés européens. A terme, nous voulons devenir un nouveau standard de la communication visuelle. Dans cinq ans, le produit devrait donc être radicalement différent, avec beaucoup plus d’interactivité, de multimédia et de vidéo. Toutes ces possibilités devront être accessibles de manière fluide et intuitive à l’utilisateur moyen, sans nécessiter de compétences techniques.
Grant Lee est le CEO et cofondateur de Gamma, un outil de présentation basée sur l'IA générative. Ingénieur formé à Stanford, avec un parcours en finance et en opérations, Grant a auparavant été COO de ClearBrain (racheté par Amplitude) et directeur financier d'Optimizely.