IA et Enclosures : mêmes forfaitures ?

SPHARIS

La captation des informations, des données, des contenus, des savoirs par les IA n'est pas une nouveauté économique et sociétale. Elle a déjà existé vers la fin du Moyen-Âge pour le monde agricole.

Deux constats

On a l’impression, voire la certitude, que notre époque est résolument moderne. Et que tout ce qui existe n’est que nouveauté et évolution. Notamment technologique. Or, il se pourrait bien que chaque époque vive ou revive des tendances, des cycles, identiques, très structurants à travers le Temps.

Peu de tenants, ou en tout cas pas assez ; et dans tous les cas, pas avec assez de pouvoirs ; de l’intelligence artificielle, ont été ravagés ou bloqués par des scrupules sur l’appropriation des données des autrices et des créateurs. Les contenus pillés et photocopiés (nouveau mot symbolisant l’action de photocopier et de s’emparer de la propriété de ce qui a été reproduit) ont été pompeusement déclarés, en toute illégalité et immoralité, des données d’entraînement et d’apprentissage. 

Un coup de tampon numérique possédait ainsi des propriétés juridiques magiques. Si on est capable techniquement de copier un contenu, alors il nous appartient. Et non seulement on a le droit de l’utiliser, mais en plus de le revendre ! Or si chacun d'entre nous appliquait la même logique à des œuvres réalisées par des studios de cinéma comme notamment Disney®™️ ou de jeux vidéo, il est probable que la justice s’abattrait sur nous. Avec des procès rapidement menés et de lourdes charges financières. Pourtant, les IA, elles, évoluent en toute impunité.

Le simple fait que de déclarer que les travaux de certains et certaines appartenaient à qui voulait bien s’en emparer, aurait dû nous alerter et bloquer toutes les évolutions de ce que l’on présente comme une intelligence artificielle.

Un phénomène d'appropriation historique 

Car, se rejoue ici devant nos yeux la même pièce de théâtre social qui s’est déroulée en Angleterre à partir du XVe ou XVIe siècle suivant les auteurs et chercheuses. C’est le fameux mouvement anglais des " Enclosures ". En quelques mots, que s’est-il passé ? Certaines personnes ayant un statut social ou économique, comme des nobles, abbés de monastères et abbayes, landlords grands propriétaires terriens, ont décidé, en toute illégalité à l’époque, de s’approprier pour leur seul bien et usage des terrains collectifs et des biens communs. Des pâturages destinés aux moutons et aux vaches du peuple, appartenant à tout le monde, ont été enclot pour n’accueillir que les bêtes que le nouveau propriétaire choisissait d’intégrer, et ce contre rémunération bien évidemment. 

De même, les accès aux forêts et aux champs après les récoltes ont été confisqués pour n’être détenus que par quelques personnes. Outre les malheurs économiques et sociaux que cela a apportés, ceci a également engendré de grands problèmes écologiques, car on est passé d’une agriculture extensive à une agriculture intensive avec la disparition de nombreuses zones biologiques tampons.

Une démarche identique

Cela ne vous rappelle rien ? N’est-on pas fondamentalement dans la même situation, le même schéma, la même structure dans le Numérique ? Les développeurs d’IA se sont emparés des données, informations, savoirs, qui appartenaient à d’autres personnes pour les déclarer leur et qui plus est, en être, à terme, les seuls bénéficiaires d’usages faits par la communauté. Il y a une appropriation juridique sous prétexte d’une évolution technologique. L’un ne pouvant pas aller soi-disant sans l’autre. On serait obligé et contraint de ne pas rémunérer les créateurs de contenus, " parce que voyez-vous mon pauvre monsieur, ma pauvre dame, ça ne peut pas fonctionner autrement bien sûr ". Payer pour ce que l’on consomme, c’est intolérable, cela diminue la marge !

On est exactement dans le même cynisme et la même perversion. Ce qui était domaine agricole commun s’est transformé dans la dimension du Web. L’IA agit comme les grands propriétaires terriens anglais du 16e siècle, elle s'approprie tout ce qui n'est pas à elle, et après, fait payer l'usage de ce qui appartenait précédemment à l'autre. 

Les conséquences de ce vol ont été l’appauvrissement de millions de personnes à travers les dizaines de générations qui ont suivi pour retirer au plus grand nombre les capacités d’autosubsistance et d’autonomie. Ce qui a créé la foule des travailleurs disponibles, et bon marché, pour le début du capitalisme. 

On assiste, en ce moment, au même type de dépouillement dans le numérique. Des sites web ne sont plus visités, des logiciels open source ne sont plus supportés. Car tout est aspiré par quelques géants oligopolistiques de l’IA. Les créateurs et créatrices de savoir et contenus n’ont plus de possibilité de vivre de leurs efforts, voire juste de survivre. Ils doivent changer leur clavier (fusil) d’épaule.

 À la croisée de trois chemins

Alors, fondamentalement, qu’est-ce qui change entre notre situation actuelle et ce mouvement des Enclosures ?

C’est que nous connaissons déjà la fin de la première histoire. Nous sommes informés des impacts délétères de ce mouvement antisocial et nous ne voulons plus voir et subir les mêmes inconvénients. Pour l’instant, la bataille, si ce n’est la guerre, paraît perdue d’avance. Rien ne pourrait arrêter le rouleau compresseur des intelligences artificielles. L’IA est aussi un tsunami d’argent colossal. Mais en réalité, trois voies opposées peuvent dérouter ces cavaliers d’apocalypse numérique collective.

Une voie de maîtrise 

D’une part, la sagesse sur l’usage et le contrôle de ces IA. Encore une fois, il n’y a aucune raison légale et morale pour que les IA ne rétribuent pas à la juste hauteur les créatrices, créateurs de contenus qu’ils ont intégrés dans leur modèle de langage, les fameux LLM. Voire, respecter tout simplement l’interdiction d’usage que pourraient décider ces mêmes manufacturiers originaux de données sur leurs propres travaux. Nous pouvons très bien décider de règles et de lois qui régulent les pratiques des IA ou tout simplement faire appliquer les lois déjà existantes, (voir la chronique sur la faille légale des IA, L-255.). 

Mais pour cela il faudrait une volonté politique au sens noble du terme. Et avec des capacités réelles de pouvoirs d’intervention (à ce sujet, la totale impunité des actionnaires des entreprises d’IA restera sans doute comme un facteur d’interrogation des historiens et sociologues du futur). Pour l’instant, cette piste semble peu opérationnelle…

Une voie collectrive

Et d’autre part, on peut aussi réaliser que cette concurrence sans fin entre géants de l’IA et le gaspillage infini de ressources, que cela provoque, n’ont pas de sens dans une vision collective de l’humanité. S’il faut collecter tous les savoirs du monde, autant les mettre à la disposition de tous sous la forme d’une nouvelle organisation internationale ou d’une fondation Universelle. Si cela tient pour l’instant d’une utopie à une échelle mondiale, cela pourrait être mis en place de manière pertinente, au moins à l’échelle de la communauté Européenne.

 Une nouvelle Dimension

Enfin, à Technologie, Technologie et demi. Ou plutôt double. Les auteurs et développeuses de l’IA sont persuadés que leur outil est le nec le plus ultra. Le nectar de la réflexion. Le diamant de l’innovation la plus en pointe. Et que tout ira mieux et de plus en plus vite pour elles et eux. Or qui vit par l’épée périt par l’épée. Puisque les IA sont basées sur des langues, il y a peut-être une qui est de loin supérieure, pour l’expression des savoirs et des données, à celle qui est utilisée fondamentalement par les IA, à savoir l’anglais. Ainsi des remplaçants technologiques plus respectueux des humains et de l’humanité sont en cours d’être forgés. Pour rester dans les types d’allégories utilisées par certains adorateurs de l’IA, la conquête spatiale, on peut affirmer que les remplaçants de celle-ci sont potentiellement prêts. Les fondements théoriques, la trajectoire prévue dans l’espace sont là. Les plans de la fusée ont été conceptualisés. Il ne reste que le dernier ingrédient indispensable, le carburant monétaire. 

Qui investira le premier dans les fusées de nouvelle générationn aura raison !