ITER mise sur l'IA de Microsoft pour accélérer la fusion nucléaire

ITER mise sur l'IA de Microsoft pour accélérer la fusion nucléaire Le projet international de réacteur à fusion nucléaire fait un large appel aux solutions d'IA de l'éditeur américain pour la simulation, la modélisation et pour traiter les gigantesques volumes de données scientifiques accumulés.

C’est dans le massif du Concors, au milieu de garrigue, que se construit le plus grand réacteur à fusion nucléaire expérimental au monde. Sur la commune de Saint-Paul-lès-Durance, dans les Bouches-du-Rhône, quelque 2 000 employés, représentant 34 nations - dont celles de l'Union européenne, les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde ou le Japon - tentent de démontrer la faisabilité technologique de la fusion nucléaire à une échelle industrielle.

ITER pour International Thermonuclear Experimental Reactor, est l’une des aventures scientifiques internationales les plus ambitieuses de l’ère contemporaine. Il s’agit ni plus ni moins de récréer l’énergie du soleil en "laboratoire". Cette énergie abondante et non émettrice de gaz à effet de serre pourrait contribuer à la transition énergétique mondiale, à condition de la canaliser. A horizon dix ans, ITER se donne pour objectif de produire et contrôler un plasma de fusion capable de générer jusqu'à 500 mégawatts d'énergie pendant plusieurs centaines de secondes.

La physique des plasmas de fusion restant pour partie inconnue, les chercheurs d’ITER font un large appel à la modélisation de données. Depuis 2024, les collaborateurs ont accès à un jumeau numérique du site, un modèle 3D intégré leur permettant de visualiser les installations au millimètre près, explique ITER sur son site. En mars 2025, le consortium a noué un partenariat avec Microsoft à l’occasion du Microsoft AI Tour à Paris.

Si ITER utilise, depuis une quinzaine d’années, les outils de Microsoft dans les domaines du travail collaboratif (Office), des serveurs, du cloud ou de la cybersécurité (Sentinel, Entra), il s’agit d’aller un cran plus loin en s’appuyant sur toute la panoplie de solutions IA de la firme de Redmond, de Microsoft 365 Copilot à Azure OpenAI Service, en passant par Visual Studio et GitHub. Le protocole d'accord lui permet d’échanger aussi avec les équipes R&D de Microsoft Research. La puissance de calcul d’Azure High Performance Computing (HPC) pourrait être potentiellement utilisée pour des simulations à grande échelle.

L’IA doit faire gagner un temps précieux aux ingénieurs dans le suivi et l'optimisation de chantier pharaonique en leur permettant de sélectionner virtuellement les solutions d’assemblage et de soudage les plus adaptées. Les jumeaux numériques aideront également les physiciens à établir des prévisions de comportement du plasma selon différents scénarios. L’IA doit, enfin, permettre de faire parler les gigantesques volumes de données du projet.

Valoriser plus de 30 ans de connaissances

"Nous avons accumulé plus de 30 ans de connaissances, soit plus de 1,5 million de documents, aussi bien des textes que des images", explique Jean-Daniel Delaplagne, responsable IT Project Tools Section au sein d’ITER. Baptisé Lucy, un chatbot, basé sur le service Azure OpenAI, a été conçu pour faciliter l’exploration de cette base de données. Le service repose sur la GED interne, nommée IDM pour ITER Document Management System.

"Nous avons également développé des agents spécifiques pour nos équipes métiers intervenant sur des corpus plus restreints, composés d’environ une centaine de documents jusqu’à quelques milliers", poursuit Jean-Daniel Delaplagne. Le périmètre ne se restreint pas à l’exploration de données. En tout, 400 licences Microsoft 365 Copilot ont été attribuées, représentant environ 15% des utilisateurs, des ingénieurs, des scientifiques mais aussi des collaborateurs des fonctions corporate ou dédiées à la régulation.

"Un comité de revue des projets IA se tient chaque mois afin d’évaluer les différents cas d’usage éligibles", précise Jean-Daniel Delaplagne. En ce qui concerne les fonctions support, l’IA est utilisée par les achats pour analyser les réponses à appels d’offres et les RH pour faciliter l’accès aux informations au personnel et analyser les candidatures. Dans le domaine de la gestion de la chaîne logistique, l’IA permet d’optimiser le suivi d’un million de pièces en entrepôt.

Au sein de la DSI, qui emploie une quarantaine de collaborateurs, des agents sont conçus pour aider les développeurs et les équipes du support technique à gérer les tickets d’incidents. "Nous recevons environ 50 000 demandes d’assistance IT par an, avance Jean-Daniel Delaplagne. Les agents ont été entraînés sur un historique d’un an de tickets. Il s’agit de capitaliser sur les réponses apportées pour faciliter la tâche des équipes support."

La division scientifique, qui travaille à l'industrialisation de la fusion nucléaire, a ses propres équipes de développement. Elles utilisent GitHub pour la gestion de code à côté des modèles de vibe coding de type Claude et Cursor. "Entre ces équipes et le service IT, nous échangeons de bonnes pratiques. Nous partageons les mêmes infrastructures de calcul locales ou sur Azure", note Jean-Daniel Delaplagne. Soit un cluster interne comprenant des processeurs graphiques GPUs.

Quid de l’enjeu de souveraineté ?

"Lorsqu’un projet IA arrive, il y a un arbitrage qui s’opère, explique Jean-Daniel Delaplagne. Est-ce qu’on passe par Copilot ou on procède à un développement spécifique ?" Par défaut, Copilot est retenu. "Le développement spécifique ne se justifie que si on ne peut pas traiter le sujet de manière performante, poursuit-il. Même dans ce cas, nous essayons dans la mesure du possible de permette l’utilisation via l’interface utilisateur de Copilot."

En parallèle, environ 300 agents ont été créés par des utilisateurs avertis ("power users") via Agent Builder de Microsoft 365 Copilot ou Copilot Studio. "Geeks dans l’âme, ils utilisent ChatGPT, Claude ou Google Gemini dans leur vie quotidienne et ont déjà développé des macros sous Excel, décrit Jean-Daniel Delaplagne. Il s’agit de voir comment publier et maintenir ces agents créés en interne et poser un cadre de gouvernance afin que cela ne soit pas le chaos."

Dans le contexte actuel où le risque de dépendance technologique fait débat, le choix de Microsoft pourrait questionner. Jean-Daniel Delaplagne rappelle qu'ITER a le statut d’organisation internationale. "L’enjeu de souveraineté technologique ne se pose pas de la même manière qu’un projet de recherche strictement européen". Enfin, ITER bénéficie du statut de Frontier Firm, ce qui lui permet d’accéder, en bêta test, à des fonctionnalités avancées de solutions de Microsoft.