Comment l'IA pédagogique bouscule le marché de la formation professionnelle
Au-delà de la menace qu’elle fait peser sur l’emploi, l’IA générative serait à l’origine d’un mal plus insidieux. En nous livrant des résultats prêts à l’emploi, les ChatGPT, Claude et autres Google Gemini flatteraient, selon leurs détracteurs, notre penchant naturel à la paresse. En rédigeant et en analysant des contenus à sa place, ces outils n’augmenteraient pas l’humain mais au contraire l’abêtirait.
A terme, ce nouvel asservissement de l’homme par la machine conduirait à une atrophie de nos facultés cognitives et créatives comme le soutient le philosophe Eric Sadin dans son dernier livre "Le désert de nous-mêmes". Ne mobilisant plus ses neurones, l’homme finirait progressivement par démissionner intellectuellement, acceptant par facilité les décisions prises par les systèmes d’IA, ne les remettant même plus en cause.
"L’homme devient dépendant de l'outil jusqu'à ne plus savoir faire soi-même, alerte Nicolas Bourgerie, fondateur de Teach Up. Ce qui entraîne une perte de confiance mais aussi une perte de sens dans le travail." Si cette IA permet de gagner en productivité, elle doit s’accompagner, selon lui, du déploiement d’une autre forme d’IA, baptisée IA pédagogique. "Celle-ci poursuit un objectif inverse : développer les compétences et l'autonomie des individus".
A la manière d’un professeur à la patience infinie, l’IA pédagogique ne livre pas la solution à un problème mais le chemin pour y parvenir, répétant inlassablement les points non maitrisés. Challengé en permanence, aiguillé intellectuellement, l’apprenant redevient actif. Ce qui favorise l’ancrage mémoriel.
Cette IA pédagogique trouve son intérêt dans le monde de la formation professionnelle. Les contenus d’e-learning de type Mooc, qui ne sont souvent que des copier-coller de cours magistraux, en mode "top down", ont montré leurs limites. Si le collaborateur réussit la prouesse de terminer le parcours, il ne retiendra que peu d’enseignements pratiques exploitables dans son quotidien professionnel.
"Il y a pléthore de ressources en ligne, textuelles ou vidéos, mais l’apprenant reste dans une attitude passive, confirme Nejma Belkhdim, CEO de Nolej. Ce qui ne favorise pas une véritable mémorisation, ni le transfert des connaissances vers des situations réelles."
Un nombre croissant d’éditeurs spécialisés français, dont Teach Up, Didask, Nolej, 360Learning ou Rise Up, se sont emparés des apports de cette IA pédagogique pour renouveler en profondeur leur offre. La demande est là. Selon une étude de Digiforma, 71% des organismes de formation considèrent "l’IA comme une avancée majeure qui pourra créer des outils innovants."
Bien qu’ils se connectent aux différents LMS (Learning Management System) du marché, ces acteurs de l’IA pédagogique se distinguent de ces derniers. Alors que les LMS traditionnels sont souvent alimentés par des catalogues de formations sur étagère, ils proposent, eux, de capter les savoir-faire d’une organisation, de capitaliser sur l'expertise interne pour constituer des programmes pédagogiques sur mesure.
Transformer des contenus bruts en parcours d’apprentissage
Leurs plateformes vont, pour cela, transformer des contenus bruts – sites web, PDF, vidéos, podcasts – en modules d'apprentissage personnalisés. Pour insuffler de l’interactivité, l’IA génère à la volée des quizz, des flashcards, des QCM, des glossaires et autres textes à trous. "Cette production restait auparavant compliquée, car il fallait beaucoup de temps et de savoir-faire pédagogique pour créer des exercices et des mises en situation", avance Philip Moore, cofondateur et CPO de Didask.
"En moins de trente minutes, un utilisateur peut sélectionner de contenus et générer un parcours comprenant une vingtaine d'activités", évalue Nejma Belkhdim. Tenant les promesses de "l’adaptative learning", le parcours pédagogique et les exercices proposés diffèrent en fonction du profil de l'apprenant, de son niveau initial, de ses capacités d’apprentissage. "Chaque utilisateur vit une expérience particulière, explique Nicolas Bourgerie. Il prend un chemin qui lui est propre pour arriver au même résultat final."
Vient ensuite la phase d’entraînement. "L’apprenant est invité à résoudre des problèmes pour valider les connaissances récemment acquises", poursuit Nicolas Bourgerie.. Place ensuite aux simulations. Le collaborateur va cette fois mettre en œuvre ces nouvelles compétences en s’exerçant, par exemple, à gérer un échange difficile avec un client ou un collaborateur fictif. L’IA lui fait répéter des postures professionnelles jusqu’à leur maîtrise.
"Ce qui compte réellement est le degré de mise en pratique, insiste Philip Moore. Il s’agit d’intercaler des exercices et des mises en situation tout au long de la formation afin que l'apprenant reste pleinement engagé." Didask met aussi à sa disposition un assistant qui, tel un tuteur, répondra à ses questions et lui fournira régulièrement des feedbacks. Un coach IA va, lui, s’intégrer dans le flux de travail, en se pluggant à Teams ou Slack, sans que l'utilisateur n’ait besoin de se connecter au LMS.
Le changement par l'apprentissage
La facilité à produire des contenus pédagogiques permet d’élargir le nombre de cas d’usage. Des parcours personnalisés peuvent être proposés aux recrues durant la phase d’intégration (onboarding) ou aux commerciaux lors du lancement d’une offre. Il est aussi possible de former massivement son personnel à la prise en main d’un logiciel, aux exigences de conformité d’un nouveau cadre réglementaire ou aux règles de cybersécurité.
Pour Nicolas Bourgerie, ce type de démarche est pertinent à partir de 50 collaborateurs dans les organisations connaissant de véritables enjeux de transformation. "L'IA pédagogique agit alors comme un accélérateur de changement, dans une logique de "change by learning"", estime-t-il. Une banque accompagne ses conseillers de clientèle dans leur nouveau rôle alors que les contacts en agence ne cessent de diminuer. Un constructeur automobile forme ses équipes marketing et vente lors de la commercialisation d’un nouveau véhicule.
Sur ce marché émergent, chaque acteur cultive sa particularité. Fondé en 2017 par des chercheurs en sciences cognitives, Didask bénéficie des apports de près de dix ans de R&D. L’éditeur français, qui revendique la paternité du terme IA pédagogique, a levé, en mai 2025, dix millions d’euros pour développer sa plateforme digitale d’apprentissage en entreprise. Engie, Cap Retraite, la RATP, Suez, Canal+ ou L’Oréal comptent parmi ses clients.
Teach Up se targue, lui, d’être autofinancé et de s’appuyer sur un modèle économique reposant sur la vente à la fois de produits et de services. Nolej s'adresse, pour sa part, à deux publics : l'enseignement supérieur (les universités de Rennes et de Picardie, la région Ile-de-France) et les organisations publiques et privées (Bouygues Construction, Ugap, La Poste). L’éditeur met en avant son approche agnostique, ses clients pouvant recourir à leur propre modèle IA et à leur propre cloud. Nolej porte aussi une attention particulière portée à l'accessibilité des contenus, les adaptant aux personnes dyslexiques ou souffrant de troubles de la vision.