IA et emploi : méfions-nous des récits trop commodes

Converteo

L'IA sert souvent d'alibi aux plans sociaux, mais son impact réel reste flou. Il faut distinguer discours marketing et recherche, et négocier son usage en entreprise.

Depuis dix-huit mois, à chaque annonce de plan social dans une grande entreprise, le même mot revient comme une évidence : l'intelligence artificielle. Des banques françaises aux cabinets de conseil et géants de la tech américaine, l'IA est devenue la justification universelle des réductions d'effectifs. Ce réflexe devrait nous alerter. La confusion entre le phénomène réel et les récits qui l'entourent nous empêche de prendre les bonnes décisions.

La destruction créatrice est difficile à vivre, même quand elle crée

Le concept est simple : en théorie une technologie détruit des emplois, en crée d'autres, et le solde finit positif. Difficile en pratique, car destruction et création n'arrivent jamais au même rythme ni dans les mêmes lieux. On voit les postes supprimés mais on peine à anticiper ceux qui naîtront. Ce biais est renforcé par un effet de bulle : les écosystèmes où l'IA se déploie le plus vite sont aussi ceux où l'enthousiasme est le plus fort. Mais ce sentiment est minoritaire.

Aux États-Unis, la part de la population enthousiaste vis-à-vis de l'IA diminue depuis l'arrivée de ChatGPT ; au Royaume-Uni, la défiance grandit à mesure que l'on s'éloigne des grandes métropoles. Ce scepticisme n'est pas irrationnel. Il s'enracine dans un terreau réel, nourri par les crises successives et le sentiment de décrochage des classes moyennes.

Deux typologies d’acteurs fabriquent activement la confusion

Les vendeurs de technologies d'IA ont d'abord intérêt à dramatiser leurs propres prouesses : "Tous les emplois intellectuels sont menacés" ; "ce que j'ai créé me dépasse", etc. Ces formules ne sont pas neutres. Elles sont diffusées pour créer l'urgence d'achat et déplacer le point de référence du prix. On ne compare plus une licence IA au coût d’un logiciel ou d’un équipement informatique, mais à celui de la masse salariale. C’est un déplacement rhétorique qui fait mécaniquement grimper la disposition des clients à payer le prix fort.

Les dirigeants qui annoncent des réductions d'effectifs constituent l'autre source de confusion. L'IA est devenue le récit le plus porteur pour travestir en modernité revendiquée, une coupe budgétaire, ou une volonté d’économie, qui ne font alors plus l’objet d’une explication honnête. Les vraies raisons de ces décisions sont souvent multiples et parfois parfaitement rationnelles, mais elles sont difficiles à défendre devant les actionnaires, les partenaires sociaux et les pouvoirs publics, quand la simple évocation de "l’IA" fait office de formule magique.

Ce que la recherche dit vraiment

Face à ce brouillard, il existe une approche plus rigoureuse. Les travaux de Daron Acemoglu et Philippe Aghion - tous deux Prix Nobel - proposent un cadre d'analyse par les tâches : quelle part du PIB est réellement exposée à l'IA, quelle fraction de cette exposition est rentable à automatiser une fois intégrés les coûts d'infrastructure et de formation, et quelle économie nette en résulte. Les conclusions, qui diffèrent d’ailleurs chez les deux économistes cités, sont quoi qu’il en soit plus modestes que les discours prophétiques : quelques dixièmes de point de PIB selon les modèles —ce qui est par ailleurs tout à fait désirable pour des économies comme la nôtre ! Pour les directions générales, ce cadre issu de la recherche constitue une boussole autrement plus fiable que l'intuition ou la rhétorique pour identifier à quel moment l'IA représente un risque réel, et celui où elle génère de véritables gains de productivité.

L'entreprise reste le lieu des décisions

Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, le formule sans détour : "l'IA ne détruit aucun emploi, ce sont les dirigeants qui détruisent des emplois". La régulation nationale et européenne ont leur rôle à jouer, mais c'est bien dans l'entreprise que se décide, concrètement, le déploiement de chaque technologie. Car le vrai risque n'est pas uniquement celui d'un solde négatif d'emplois. C'est celui d'un volume d'emploi stable accompagné d'une dégradation silencieuse des conditions de travail, avec davantage de valeur captée par le capital plutôt que partagée avec les salariés.

C'est pourquoi l'IA mérite de figurer en tête de l'agenda du dialogue social en entreprise, au même titre qu'elle structure déjà les feuilles de route commerciales et stratégiques. Négocier un cadre d'usage et un partage des bénéfices n'a rien d'idéologique : c'est, tout simplement, une condition pour diriger sérieusement à l'époque de l'IA.