L'IA, ou la revanche des retardataires

Indépendant

L'IA nous fascine moins par ses promesses que par notre traumatisme d'Internet. Après avoir raté une révolution, nous préférons paniquer trop tôt que comprendre trop tard.

Pourquoi parlons-nous autant d’IA ? Parce qu’elle va sauver le monde ? Détruire nos emplois ? Écrire des romans, soigner le cancer et préparer la quiche ? Peut-être. Mais surtout parce que nous avons encore en travers de la gorge la révolution précédente.

Internet, souvenez-vous. Enfin, si vous pouvez. Pendant que quelques illuminés annonçaient une nouvelle économie, les gens sérieux ricanaient. Les patrons dictaient leurs courriers, les administrations achetaient des fax et les journaux expliquaient que le Web resterait un repaire d’adolescents boutonneux. Puis Amazon a avalé les libraires, Google la publicité, Facebook nos conversations. Nous avions regardé passer le train en demandant s’il était bien homologué.[1]

Alors, avec l’IA, pas question de refaire les idiots.

À peine ChatGPT apparu, chacun s’est découvert une vocation de futurologue. Les ministres lancent des sommets, les consultants des "offres IA", les entreprises des task forces et les experts des formations pour apprendre aux autres ce qu’ils viennent eux-mêmes de découvrir. Même ceux qui ne savent pas très bien ce qu’est un algorithme ont déjà une stratégie pour le déployer.

Cette agitation n’est pas seulement technologique. Elle est psychanalytique. L’IA est notre séance de rattrapage collective. Nous ne voulons pas la comprendre trop tard, comme Internet. Alors nous préférons en parler trop tôt, trop fort et, si possible, avant tout le monde.

Depuis 2018, rapports et plans nationaux promettent d’ailleurs de placer la France "à l’avant-garde".[2] Formule rassurante : lorsque l’on redoute d’être derrière, on proclame que l’on sera devant.

Peut-être l’IA changera-t-elle tout. Peut-être beaucoup moins qu’annoncé. Mais son premier exploit est déjà là : elle a transformé notre ancien retard en nouvelle panique.

Cette fois, juré, nous ne manquerons pas le virage. Quitte à le prendre avant même que la route soit construite.

Notes et sources

  1. Castells, Manuel. The Rise of the Network Society. 2e éd., Wiley-Blackwell, 2010.
  2. Villani, Cédric, et al. Donner un sens à l’intelligence artificielle : pour une stratégie nationale et européenne. Mission Villani sur l’intelligence artificielle, 28 mars 2018. Vie publique.