Comment faire de la deeptech un projet de civilisation partagé avec ses citoyens ?
La deeptech transforme déjà notre économie et notre société. Face à ces technologies qui nous engagent collectivement, citoyens, chercheurs et entreprises doivent pouvoir décider ensemble.
Mistral lève 1,7 milliard d'euros pour entraîner des modèles d'intelligence artificielle. Aerleum capture le CO2 atmosphérique pour le transformer en carburants synthétiques. TreeFrog Therapeutics repousse les frontières de la thérapie cellulaire. Dans les trois cas, la science quitte le laboratoire pour devenir une véritable force de production, capable de transformer notre économie, notre santé et notre rapport au vivant. C'est une nouvelle porteuse d'espoir : jamais l'humanité n'a disposé d'autant de moyens pour affronter ses défis les plus vitaux.
Mais une transformation de cette ampleur ne peut réussir sans ceux qu'elle engage. Elle promet de freiner le dérèglement climatique, de prolonger la vie et de sécuriser nos souverainetés, mais s'imposer sans délibération démocratique, c'est risquer de perdre en légitimité et faire porter à tous des risques que tous n'ont pas été invités à peser. Le débat doit donc s'ouvrir bien au-delà de celles et ceux qui la financent et la fabriquent. Il nous faut des forums citoyens de souveraineté technologique, organisés avant le déploiement et construits avec les entrepreneurs, chercheurs et investisseurs qui la portent, car ce qui manque à ce débat, ce n'est ni l'enthousiasme ni la défiance, mais des espaces pour décider ensemble.
Une transformation qui appelle une mobilisation collective
La deeptech n'est plus un pari sur l'avenir. Elle est déjà une force de production. Les 4,1 milliards d'euros levés par l'écosystème français en 2025, contre 2,8 milliards un an plus tôt, ainsi que les 30 milliards d'euros de financement estimés nécessaires d'ici 2030 témoignent de l'ampleur des choix qui se dessinent. Pourtant, ces décisions restent aujourd'hui largement portées par un nombre limité d'investisseurs, de grands groupes et d'entrepreneurs pionniers, à l'image des méga-levées de Mistral AI ou d'autres géants sectoriels. À mesure que la science transforme notre économie, notre santé ou notre souveraineté, elle cesse d'être un simple sujet d'ingénierie pour devenir un véritable choix de société.
Les citoyens eux-mêmes expriment cette attente. Seuls 22 % des Français considèrent que l'intelligence artificielle aura un effet positif sur la croissance, tandis que 84 % des Européens estiment que son développement doit s'accompagner de garanties fortes en matière de transparence et de protection de la vie privée. Cette prudence n'est pas un rejet de l'innovation. Elle invite à élargir le cercle de ceux qui participent aux décisions afin de construire la confiance indispensable à son déploiement.
La preuve que la délibération fonctionne
Cette ambition ne relève pas de l'expérimentation. L'OCDE recense déjà 733 processus délibératifs conduits dans 34 pays depuis 1979, dont près d’un tiers consacré aux enjeux climatiques. La Convention citoyenne pour le climat en France, comme les assemblées citoyennes irlandaises, ont montré qu'un panel de citoyens tirés au sort, correctement informé, pouvait produire des recommandations robustes sur des sujets parmi les plus complexes. Selon une étude menée dans 15 pays d'Europe de l'Ouest, ces dispositifs bénéficient d'ailleurs d'un soutien croissant, notamment auprès des citoyens qui se sentent le moins représentés par les institutions traditionnelles.
En revanche, ils restent encore rarement mobilisés lorsqu'il s'agit des technologies de rupture. La géo-ingénierie solaire en est un exemple révélateur. Des expérimentations ont eu lieu dans un cadre réglementaire encore incomplet, au point que certains chercheurs parlent d'un véritable problème de gouvernance démocratique. Un constat que l'avis consultatif rendu par la Cour internationale de Justice en 2025 est venu confirmer. Nous savons donc organiser la délibération citoyenne ; il nous reste simplement à généraliser cette pratique aux technologies qui nous engagent le plus durablement
Des forums pour décider ensemble, avant de déployer
C'est tout le sens de forums citoyens de souveraineté technologique, réunissant en amont citoyens, chercheurs, entrepreneurs, investisseurs et pouvoirs publics autour des innovations les plus stratégiques, qu'il s'agisse de l'intelligence artificielle, des biotechnologies, du quantique ou de la robotique. Leur fonctionnement pourrait s'appuyer sur des principes déjà éprouvés, avec un mandat clair, un tirage au sort représentatif, une information pluraliste, des travaux transparents et un engagement des décideurs à répondre aux recommandations formulées. L'enjeu est d'intervenir avant que les investissements ne figent les choix.
À l'heure où 30 milliards d'euros supplémentaires sont jugés nécessaires pour accélérer la deeptech française, la délibération ne peut devenir un simple exercice de communication une fois les orientations arrêtées. Elle doit également associer les acteurs économiques, qui appellent eux-mêmes à participer au débat sur les technologies émergentes. Les grands rendez-vous de l'innovation pourraient ainsi devenir des espaces où la démonstration technologique laisse aussi une place à la décision collective. C'est à cette condition que la deeptech pourra devenir non seulement une ambition industrielle, mais aussi un projet démocratique partagé.
Elle ne sauvera pas l’humanité toute seule. Le climat, la démocratie et la confiance sont autant d'enjeux qui ne se décrètent pas par la seule force de l'ingéniosité technique. Mais en devenant une force de production à part entière, le quantique, la biologie synthétique ou la géo-ingénierie ouvrent des possibles inédits. C'est aux peuples, informés et consultés, de décider lesquels ils veulent habiter, aux côtés de ceux qui les conçoivent.
Nous avons les outils. La démocratie délibérative a fait ses preuves, de la Convention citoyenne pour le climat aux assemblées irlandaises. La méthode existe, la légitimité populaire aussi, pour l'exercer aux côtés des entrepreneurs, chercheurs et investisseurs qui font avancer la science. Ce qu'il manque encore, c'est la volonté collective de l'organiser systématiquement, en amont, plutôt que de la découvrir après coup. Ce choix ne peut se limiter aux laboratoires et aux comités d'investissement, mais doit se construire dans des forums où citoyens, entreprises et chercheurs tiennent ensemble la plume. C'est à cette condition que la deeptech, en devenant la grande force de production de notre siècle, pourra aussi devenir un projet pleinement partagé. Le choix nous appartient, collectivement. À nous de le saisir.