Garry Kasparov (Avast Security) "L'intelligence artificielle nous forcera à être davantage créatifs"

Lors de la conférence DLD à Munich, le JDN a pu interviewer le joueur d'échecs. L'occasion de revenir sur cette célèbre partie perdue face à Deep Blue d'IBM et d'évoquer le futur de la relation homme-machine.

JDN. Dans votre livre "Deep Thinking : Where Machine Intelligence Ends and Human Creativity Begins" publié en 2017, vous revenez sur votre défaite contre le supercalculateur Deep Blue d'IBM en 1997. Pourquoi avoir attendu deux décennies pour raconter cette partie d'échecs ?

Garry Kasparov est ambassadeur de l’éditeur de logiciels de sécurité Avast Security. © Avast Security

Garry Kasparov. Il faut parfois un certain temps pour comprendre des événements et leur rôle dans l'Histoire. Cette partie a été très émotionnelle pour moi. A l'époque, j'avais fait part de mes doutes sur le fait que les conditions de jeu étaient vraiment équitables. Cela m'a pris du temps de dépasser cela. D'ailleurs, je continue de penser que certaines inégalités dans les règles ont conféré à IBM un avantage, mais aujourd'hui, est-ce encore important ? Cette partie d'échecs fait désormais partie de l'Histoire et je suis à l'aise pour en parler aujourd'hui. Je ne suis désormais plus affecté par mes émotions et je peux donc parler de cette partie que certains considèrent comme un événement marquant dans le monde des sciences informatiques. Surtout, je crois que mon expérience peut permettre à d'autres de mieux comprendre la relation homme-machine.

A vous lire, on sent malgré tout que ce sentiment d'amertume n'a pas complètement disparu, est-ce le cas ? Au moment d'affronter la machine d'IBM à New York en 1997, aviez-vous conscience d'être devenu le symbole de l'homme affrontant la machine ?

Forcément, lorsque vous voyez la couverture du magazine Newsweek de mai 1997 titrant "The Brain's Last Stands" (La dernière résistance du cerveau, ndlr), vous comprenez que vous représentez en quelque sorte l'humanité. Bien entendu, ce sentiment d'amertume ne disparaît pas complètement mais il ne me domine plus. Après tout, j'étais et je reste un humain. En toute objectivité, je pense encore que j'étais meilleur que le programme d'IBM à cette époque et qu'avec davantage de préparation et d'entrainement psychologique, j'aurais pu gagner ce match. Mais encore une fois, tout cela n'a plus d'importance aujourd'hui. Je trouve davantage intéressant d'analyser les résultats de ce match, d'en tirer des conclusions sur la relation homme-machine pour aller de l'avant.

Quelle est votre relation avec IBM aujourd'hui ? Vous racontez dans votre ouvrage votre entretien téléphonique avec Lou Gerstner, ex-CEO d'IBM, après votre défaite qui refuse alors l'organisation d'un match retour. Lui en-voulez-vous toujours ?

Je participe à beaucoup d’événements pour le compte d'IBM, qui fait partie de mes clients aujourd'hui. Je suis content de travailler avec eux. La hache de guerre est enterrée. Concernant cet appel, il faut se rappeler que j'avais accordé à IBM un match retour après avoir gagné la première partie en 1996. Je trouvais donc normal que l'entreprise m'accorde à son tour la possibilité d'une revanche. Aujourd'hui, je comprends la position du CEO d'IBM, qui devait savoir que ses chances de remporter le match étaient discutables. Une défaite aurait pu avoir de mauvaises conséquences pour l'entreprise et il n'avait donc aucun intérêt à organiser une nouvelle partie. Ce fut une mauvaise décision pour moi à titre personnel et je pense également pour la recherche scientifique mais ce fut une bonne décision d'un point de vue business. Et je la comprends tout à fait. Quelque part, cette décision signifiait aussi que mes chances de gagner la prochaine partie étaient prises au sérieux du côté d'IBM.

Après avoir été battu par un programme informatique, vous avez depuis rejoint le camp adverse...

Exactement ! Depuis 1998, je fais la promotion de la collaboration homme-machine. On sait désormais que dans beaucoup de secteurs, tels que la médecine ou la finance, les hommes qui s'aident de machines obtiennent de meilleures performances.  Je fais donc partie du camp des optimistes contrairement à ceux qui visualisent un scénario où le monde serait dominé par les machines.

"Je suis probablement le premier homme avec un travail intellectuel qui a perdu son job à cause d'une IA"

Beaucoup jouent sur ces peurs aujourd'hui pour faire du lavage de cerveaux. Je suis dans la position de celui qui a affronté et perdu contre la machine et qui la défend désormais. Je pense que mon expérience est intéressante de ce point de vue et permet de crédibiliser mon message. J'aime répéter que je suis probablement le premier homme à exercer un travail intellectuel qui a perdu son job à cause d'une IA (sourire). 

Vous dites que cette défaite reste malgré tout une victoire pour l'être humain. Pourquoi ?

L'histoire du progrès humain est étroitement liée à celle du progrès technologique. Chaque nouvelle technologie ouvre un nouveau chapitre qui remet en cause l'ordre économique établi. C'est pour cela que le mot disruption est souvent associé aux technologies car elles détruisent des industries existantes pour créer de nouveaux jobs. Nous assistons aujourd'hui au même phénomène avec l'IA sauf que les effets ne se limitent plus aux tâches manuelles et physiques. Mais avec du recul, quelle est la différence ? Les technologies ont toujours eu pour objectif d'augmenter nos capacités. Un télescope permet d'augmenter notre vision de la même manière que l'intelligence artificielle améliore nos compétences et augmente notre espérance de vie.

Quels seront d'après vous les bénéfices de l'intelligence artificielle pour la société ?

L'IA devrait nous aider à aller de l'avant et nous forcer à être davantage créatifs. Beaucoup de projets créatifs ont été abandonnés car ils étaient jugés trop risqués. L'IA va nous permettre d'établir des ratios pour mieux évaluer ces risques. Cette technologie va également supprimer certains jobs dont les tâches sont redondantes, ce qui va permettre de libérer des énergies. Elle devrait forcer ces talents à changer de secteurs, qui étaient très prédictifs et aussi rentables, pour aller vers des secteurs plus risqués et où la créativité humaine est importante, à l'image de l'exploration de l'espace ou des océans où tant de projets ont été abandonnés. Dans les années 60 beaucoup de jeunes voulaient devenir ingénieurs dans l'aérospatial. Puis dans les années 90, les étudiants voulaient devenir ingénieurs dans le secteur financier. J'espère que l'IA détruira suffisamment de jobs dans le secteur de la finance pour que les prochaines générations aient de nouveau envie d'explorer l'espace (rires).

Pensez-vous que le nombre d'emplois créés dépassera celui des emplois détruits ?

Dans l'Histoire, cela a toujours été le cas. C'est un fait. Pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ? Nous vivons plus longtemps et en meilleure santé. Ce que je trouve assez ironique est que l'évolution technologique est la raison pour laquelle beaucoup de personnes sont encore en vie et critiquent l'évolution technologique (rires). Bien sûr, il n'y a pas de solution facile. De nouveaux jobs seront créés mais aussi de nouvelles machines qui auront besoin de la créativité humaine. Pour autant, ce sera un vrai challenge et je ne connais pas toutes les réponses. Je lis simplement beaucoup de livres sur le sujet et ce que je comprends est qu'à chaque fois que nous avons imaginé le scénario catastrophe où les machines domineraient les hommes, ces prédictions se sont avérées fausses. L'IA, comme les autres technologies, va surtout nous permettre d'augmenter nos capacités. 

Garry Kasparov est devenu le plus jeune champion du monde d'échecs de l'histoire en 1985 et a été le meilleur joueur au monde pendant 20 ans. Il a d'abord découvert le potentiel de l'intelligence artificielle lors de ses affrontements célèbres contre le superordinateur Deep Blue d'IBM. Ses matchs contre son principal adversaire Anatoly Karpov et le supercalculateur ont contribué à populariser les échecs et l'intelligence de la machine. Kasparov est devenu un leader pro-démocrate en Russie et un ardent défenseur de la liberté individuelle dans le monde, mission qu'il poursuit en tant que président de la Fondation des droits de l'homme basée à New York. Ambassadeur de l'éditeur de logiciels de sécurité Avast Security, il est intervenant à l'Oxford-Martin School, où ses cours portent sur la collaboration homme-machine.