Leapfrogging : et si le retard était le nouvel avantage ?

UM6P

En Afrique, l'absence de certaines infrastructures héritées a permis de sauter des étapes entières : banque sans réseau bancaire classique, téléphone sans lignes fixes, énergie pensée hors des modèles

Nous aimons raconter le progrès comme une ligne droite. Une suite d’étapes que l’on gravit l’une après l’autre, avec d’un côté les « avancés », et de l’autre ceux qui doivent « rattraper leur retard ».

Ce récit a longtemps fonctionné. Il explique bien certaines phases de l’histoire industrielle. Mais il atteint aujourd’hui ses limites. Ce décalage croissant entre innovation et infrastructures modifie en profondeur notre rapport au progrès.

Le progrès n’est plus un escalier ; c’est un réseau de bifurcations. Et ceux qui arrivent plus tard ne partent plus forcément avec un désavantage : ils peuvent, parfois, choisir un meilleur chemin. C’est dans cet espace que s’inscrit le leapfrogging, non comme un raccourci, mais comme une stratégie lucide. Quand un système est trop coûteux, trop lent, ou trop figé, ne pas l’adopter devient la solution la plus rationnelle.

L’Afrique offre un terrain d’observation particulièrement clair de ce phénomène. Longtemps évalué à l’aune de ce qu’il n’avait pas, le continent s’est mis à construire à partir de ce qu’il pouvait créer.

Pas de réseaux fixes à entretenir ? La téléphonie mobile s’est imposée sans friction.
Pas de banques à préserver ? Les paiements numériques ont fleuri. C’est ainsi que le mobile money s’est imposé : non comme une version allégée de la banque traditionnelle, mais comme une infrastructure financière pensée directement pour son contexte.

M-Pesa, au Kenya, en est l’exemple fondateur. Le service a permis à des millions de personnes d’accéder à des moyens de paiement, d’épargne et de transfert à un coût marginal très faible. Depuis, cette logique a ensuite essaimé au-delà du paiement.

Des incubateurs aux fonds d’amorçage, des campus aux laboratoires d’innovation, l’écosystème africain s’est densifié. Le Maroc, par exemple, voit ses startups lever près de 95 millions de dollars en 2024, soit trois fois plus qu’en 2023*, malgré un contexte mondial de capital-risque en repli.

Mais le plus intéressant n’est pas le volume, c’est la nature des problèmes abordés. Dans l’agriculture, la startup up Yola Fresh connecte directement les agriculteurs aux détaillants grâce aux outils numériques, fluidifiant la chaîne d’approvisionnement et améliorant la résilience du système alimentaire.

Dans l’énergie, Atarec convertit la force des vagues en électricité décentralisée et adaptée aux environnements côtiers africains, via sa technologie WaveBeat.

Ce que ces exemples ont en commun n’est ni leur secteur, ni leur maturité, ni leur ambition affichée. C’est une posture simple : ne pas hériter d’un système simplement parce qu’il existe ailleurs.

Le leapfrogging n’est ni une promesse, ni une recette universelle. Il révèle une réalité de plus en plus visible : dans un monde où les infrastructures vieillissent vite, l’absence d’héritage peut devenir un espace de liberté. Non pour aller plus vite. Mais pour choisir une trajectoire différente, souvent plus cohérente avec son époque et sa géographie, et parfois même en avance sur elles.