Michele Catasta (Replit) "Nous voulons faire de Replit un outil de productivité aussi incontournable qu'Excel"

Replit veut démocratiser le développement logiciel à l'ère de l'IA et du vibe coding. Entretien avec Michele Catasta, président et head of AI, qui détaille au JDN son ambition.

Michele Catasta est président et head of AI de Replit. © Replit

JDN. En juin dernier, Replit revendiquait 40 millions d'utilisateurs et plus de 150 000 clients payants. Comment expliquez-vous cette croissance, notamment depuis le lancement d'Agent3 ?

La mission de Replit n'a jamais changé depuis notre création en 2016 : devenir la plateforme du prochain million de créateurs de logiciels. Nous avons toujours voulu permettre aux personnes sans formation en code de créer des applications. Avec l'IA générative, nous avons pu capitaliser sur l'infrastructure construite ces dernières années pour y parvenir, notamment avec Agent3, la dernière version de notre agent, lancée en septembre 2025. Nous ciblons principalement les travailleurs de la connaissance, qui représentent 75% de nos utilisateurs. Les 25% restants sont des développeurs de niveaux variés, du débutant au professionnel. Grâce à leur expertise, ces derniers savent souvent quelles questions poser à l'agent et en tirent ainsi le meilleur parti.

Comment Replit se distingue des autres plateformes spécialisées dans le développement assisté par l'IA ?

Notre avantage est d'avoir développé non seulement l'agent qui génère le code, mais aussi toute l'infrastructure nécessaire pour mettre un logiciel en production. Cette maîtrise de l'ensemble du stack technologique est sans doute ce qui nous différencie le plus. Car le développement logiciel ne se résume pas à écrire du code. Les développeurs professionnels le savent bien et passent généralement seulement un quart de leur temps à coder. Le reste est consacré au déploiement, à la sécurité, à la connexion aux sources de données, à leur stockage et sauvegarde, etc. Sans cette intégration verticale, chaque utilisateur pourrait construire sa base de données différemment ou gérer les autorisations à sa façon, et l'agent finirait par dysfonctionner.

Entre Cursor qui s'adresse à des développeurs experts et Lovable pensé pour des non-codeurs et la création de prototypes rapides, où vous situez-vous exactement ?

Je dirais que nous nous positionnons entre ces deux catégories d’acteurs. Des outils comme Cursor ou Windsurf ciblent les développeurs confirmés pour augmenter leur productivité. A l'opposé, d’autres comme Lovable ou Bolt permettent de créer rapidement des landing pages ou prototypes simples. Avec Agent3, nous voulons fournir le meilleur des deux mondes, en proposant une expérience aussi simple que possible, basée sur le langage naturel, tout en offrant des capacités aussi avancées que Cursor. Evidemment, concilier ces deux aspects implique parfois des compromis, mais le potentiel de marché est énorme dans cet entre-deux. Nos utilisateurs ne veulent pas se limiter à des prototypes, ils veulent créer de vrais outils, notamment des applications internes pour leurs entreprises. C'est d'ailleurs là que nous connaissons notre plus forte croissance.

Comment se répartissent vos utilisateurs entre particuliers, start-up et grandes entreprises ?

Nous couvrons tout le spectre, allant des petites entreprises et PME jusqu'aux grandes entreprises du Fortune 500. Certains utilisent Replit pour automatiser certaines tâches. Nous proposons une solution tout-en-un qui simplifie la vie des utilisateurs non-techniques, incluant le prototypage, le développement, le déploiement ou encore la gestion de base de données. Pour les grandes entreprises, nous offrons des fonctionnalités avancées spécifiques à leurs besoins.

Avez-vous des exemples d’entreprises qui ont utilisé Replit pour développer des outils internes ?

Bien sûr. Je peux vous citer l'exemple d'une chaîne hôtelière qui payait plusieurs centaines de milliers de dollars par an pour une solution SaaS de réservation de chambres. L'entreprise a reconstruit elle-même un outil équivalent sur Replit pour un coût de développement de quelques centaines de dollars. Tout est aujourd'hui hébergé et déployé sur Replit, y compris la gestion de base de données.

Je peux également vous citer l’exemple de Zillow, un site américain spécialisé dans l'immobilier. L'un de leurs collaborateurs a eu une idée pour optimiser le système de matching entre agents immobiliers et acheteurs. Ne disposant pas de compétences techniques, il a construit un prototype sur Replit. Zillow a ensuite adopté cette méthode, ce qui lui a permis de générer plusieurs dizaines de millions de dollars de revenus annuels récurrents supplémentaires en quelques mois. Ce produit fonctionne toujours sur Replit aujourd'hui.

Après un tour de table de 250 millions de dollars, réalisé en septembre 2025, à une valorisation de 3 milliards de dollars, Replit viserait 1 milliard de chiffre d’affaires fin 2026. L’entreprise est-elle rentable aujourd'hui ?

Nous pourrions être rentables dès demain si nous le voulions, en changeant notre tarification produit par exemple, mais dans cette phase d'ultra-croissance que nous connaissons, ce n'est pas notre objectif. Nous avons précisément réalisé plusieurs levées de fonds pour investir davantage dans notre croissance. Cela dit, nous avons toujours fait preuve de rigueur. Par exemple, nous n'avons pas touché ni à l'argent levé lors de notre Série C de septembre dernier, ni à celui de notre Série B. Nous avons de bonnes marges, notamment sur la cible entreprise. Evidemment, l'IA est un secteur où les coûts sont élevés et il n'est pas évident d'afficher des marges comparables à certaines entreprises SaaS B2B. Pour autant, nous connaissons une croissance très forte, tant en termes de revenus que d'adoption de notre produit.

Peut-on vraiment créer une application complexe uniquement en rédigeant des prompts ?

Nous n'y sommes pas encore. Il y a beaucoup de buzz médiatique autour du vibe coding, ce qui a sans doute aidé tous les acteurs du secteur à croître. Une partie est, peut-être, due aux attentes exagérées des capacités de ces plateformes. Comme souvent, la vérité se trouve au milieu. Ces outils font bien plus que ce que beaucoup de gens attendent et surprennent de nombreux utilisateurs. Pour autant, ils ne sont pas encore prêts pour vous permettre de bâtir une entreprise technologique valorisée plusieurs dizaines, voire centaines de milliards de dollars. Pour autant, si vous extrapolez les progrès de l'IA réalisés au cours de la dernière décennie, il n'est pas totalement incohérent d'imaginer que cela puisse être le cas dans les années à venir.

Comment voyez-vous Replit dans cinq ans ?

Dans cinq ans, notre entreprise, qui compte une centaine de collaborateurs aujourd'hui, aura sans doute atteint une échelle bien plus grande. J’espère que notre agent IA sera utilisé par la majorité des grandes entreprises dans le monde, notamment celles ayant un lien étroit avec le Web et la technologie. Nous serons également capables de proposer une offre plus abordable pour les particuliers. Nous voulons que Replit devienne un outil de productivité aussi incontournable qu'Excel.

Au cours des quatre dernières décennies, plus d'un milliard de personnes ont utilisé Excel. Replit est un outil bien plus flexible et facile à utiliser. Aujourd'hui, les utilisateurs importent des feuilles de calcul Excel sur Replit et demandent, en langage naturel, à notre agent d'analyser les données et de leur créer un tableau de bord. Il existe plus de 1,5 milliard de travailleurs de la connaissance dans le monde et nous voulons que Replit devienne leur outil de productivité. Je pense que nous sommes sur la bonne voie pour y parvenir.

Michele Catasta est président et responsable de l'IA chez Replit, une plateforme américaine de développement assisté par l'IA. Il a notamment mené la création et le lancement de Replit Agent en 2024. Auparavant, il dirigeait la recherche appliquée chez Google X et Google Labs, où il a contribué au développement des modèles PaLM et PaLM 2. Chercheur et enseignant à Stanford, il a été pionnier dans l'application des architectures Transformer à l’analyse du code source. Titulaire d'un doctorat en informatique de l'EPFL, Michele est également investisseur, avec plus d’une centaine de participations dans le secteur IA.