Gabe Pereira (Cofondateur d'Harvey) "Harvey construit toute l'infrastructure IA dont les cabinets d'avocats et les grandes entreprises ont besoin"

La legaltech américaine Harvey veut transformer les usages juridiques des cabinets d'avocat à l'ère de l'IA générative. Son président et cofondateur détaille ses ambitions au JDN.

JDN. Vous avez cofondé la plateforme Harvey en 2022, après avoir été chercheur en IA chez Meta et DeepMind. Qu’est-ce qui vous a convaincu de l’opportunité d’appliquer l’IA générative au secteur juridique ?

Gabe Pereira est cofondateur et président de Harvey © Harvey

Gabe Pereira. Je dirais qu’il y a eu deux moments clés. Le premier a eu lieu en testant GPT-3 sur des questions juridiques trouvées sur Reddit, concernant notamment des litiges entre propriétaires et locataires. Nous avons fait relire les réponses à des avocats pour les évaluer, et nous avons réalisé à quel point ces modèles étaient déjà performants. Winston Weinberg, mon cofondateur et ancien colocataire, était à cette époque associate chez O'Melveny & Myers et réfléchissait à comment utiliser l’IA pour des tâches de recherche et rédaction juridique. Ensemble, nous avons eu l'idée de créer la plateforme Harvey en 2022. Puis, il y a eu un second déclic lorsque nous avons obtenu un accès anticipé à GPT-4. Nous avons été frappés par ses capacités, notamment dans le domaine de la programmation.

Concrètement, quelles sont les principales fonctionnalités d'Harvey et dans quels domaines juridiques votre plateforme se montre-t-elle la plus utile ?

Je considère Harvey non pas comme une série d'outils pour des tâches individuelles pour des avocats, mais plutôt comme une infrastructure pour les cabinets dans leur ensemble. Ces grands cabinets gèrent toutes sortes de dossiers clients très spécialisés, qu’il s’agisse de contentieux, de fusions-acquisitions, de création de fonds, etc. Chacun nécessite des outils complexes. Ce que nous construisons, c'est une plateforme où toute une équipe d'avocats travaillant sur l'un de ces dossiers peut utiliser l'IA générative combinée à différents outils.

Concrètement, Harvey propose quatre grandes fonctionnalités. D'abord, Assistant, qui permet de poser des questions, d'analyser des documents et de rédiger plus rapidement grâce à une IA spécialisée. Ensuite, Vault, un espace collaboratif permettant de stocker, organiser et analyser en masse des documents juridiques de manière sécurisée. Nous proposons aussi Knowledge, pour effectuer des recherches juridiques, réglementaires et fiscales avec des citations précises. Enfin, Workflows permet d'exécuter des workflows prédéfinis ou d'en créer de personnalisés, adaptés aux besoins spécifiques de chaque cabinet.

Face à ceux qui qualifient certaines solutions IA de simples "ChatGPT wrappers", votre différenciation tient-elle finalement davantage à l'infrastructure collaborative qu'aux modèles eux-mêmes ?

Une partie importante de la plateforme s’adresse en effet aux directions informatiques et aux équipes administratives des cabinets, avec des fonctionnalités dédiées à la gouvernance, à la sécurité et à la confidentialité des données. Harvey couvre également la collaboration avec les clients finaux. La plateforme permet ainsi de partager des informations et des documents de manière sécurisée afin de travailler plus efficacement sur des dossiers communs.

En clair, ce que nous construisons, c’est toute l’infrastructure dont les cabinets d’avocats et les grandes entreprises ont besoin pour utiliser ces modèles d’IA à grande échelle sur des dossiers juridiques sensibles. Cela inclut la sécurité, la confidentialité des données, la gouvernance, la gestion des accès, ainsi que l’orchestration des différents outils et processus. Si l’on prend un exemple comme Salesforce, la valeur du logiciel ne vient pas du fait qu’il stocke des données clients, mais de l’écosystème et des workflows construits autour.

Pouvez-vous donner des exemples concrets d’utilisation de la plateforme et expliquer comment les cabinets mesurent le retour sur investissement ?

Le ROI diffère en fonction des différents domaines de pratique juridique et pour chaque spécialité. Dans le contentieux, par exemple pour des dossiers menés pour des entreprises du Fortune 500, l’enjeu principal est souvent la vitesse d’exécution. La capacité à analyser rapidement de grands volumes de documents, à structurer un raisonnement juridique ou à rédiger des écritures plus efficacement. Dans d’autres domaines, comme la création de fonds ou le private equity, les indicateurs sont différents. De manière générale, nous voulons aider les cabinets à améliorer la rentabilité de leur activité.

Quel est aujourd’hui votre modèle économique et quelles sont les grandes briques technologiques sur lesquelles repose la plateforme ?

Aujourd’hui, notre modèle repose sur une tarification par abonnement, généralement facturée en fonction du nombre d’utilisateurs. Nous avons construit des systèmes d'IA qui utilisent un mix de modèles de fondation, combinés à des systèmes d’orchestration pour la recherche, du RAG et d'autres techniques. La plateforme permet de travailler aussi bien depuis une application web que directement dans des outils du quotidien comme Microsoft Word. Nous collaborons avec plusieurs fournisseurs de modèles de fondation et différentes infrastructures cloud afin de nous adapter aux besoins des clients.

Votre fonctionnalité "Workflow Builder" permet de créer des automatisations pour des tâches juridiques. Comment fonctionne-t-elle concrètement ?

L'objectif ici est de pouvoir utiliser l'IA générative de façon structurée pour accomplir certaines tâches récurrentes. On pourrait comparer cette fonctionnalité à celles d’un outil comme Zappier, à la différence qu’elle est spécialisée pour des cas d'usage juridiques Un workflow pourrait permettre, par exemple, de générer automatiquement un mémo de due diligence à partir d’une data room. L’objectif est d’aider les cabinets à transformer des processus à fort volume en workflows standardisés, capables de fonctionner à grande échelle.

Concrètement, un avocat peut décrire en langage naturel ce qu’il souhaite faire. Par exemple, il peut demander à la plateforme de récupérer l’ensemble des documents d’une data room, d’en extraire certaines informations, de les synthétiser selon un format précis, puis de produire un document final. Ces workflows peuvent ensuite être partagés au sein du cabinet, mais aussi avec les clients, afin de faciliter la collaboration sur un dossier.

Avez-vous déjà des clients en France et envisagez-vous l’ouverture d’un bureau sur place ?

Nous travaillons déjà avec plusieurs cabinets en France, dont notamment Bredin Prat depuis 2024. Ce cabinet a d'ailleurs depuis déployé notre plateforme auprès de plus de 200 avocats. Nous comptons également quelques grandes entreprises françaises parmi nos clients, que nous préférons ne pas nommer pour le moment. Même si nous n'avons pas encore d'équipe dédiée sur place, nous avons déjà embauché plusieurs avocats français au sein de nos équipes commerciales. L'ouverture d'un bureau n'est pas à exclure mais nous n'avons rien de prévu à ce jour. Dans chaque pays où Harvey se développe, notre méthode consiste à commencer par collaborer avec des cabinets d'avocats locaux, avant de constituer les bases de données juridiques nécessaires et de recruter des équipes sur place.

Harvey a levé 760 millions de dollars en 2025, dont 160 millions en décembre pour une valorisation de 8 milliards de dollars, menée par Andreessen Horowitz. En août, l’entreprise générait près de 100 millions de dollars d'ARR, selon TechCrunch. Comment expliquez-vous cet engouement des investisseurs ?

L’IA générative représente selon moi une rupture technologique majeure, comparable à l’arrivée de l’ordinateur personnel ou d’Internet. Nous avons réussi à démontrer une trajectoire de croissance claire, une forte adoption par des clients de premier plan et une opportunité de marché validée par notre traction. Harvey revendique plus de 700 clients répartis dans 58 pays. Notre entreprise a pu lever des fonds auprès d’investisseurs de renom tels que Kleiner Perkins, Sequoia, Andressen Horowitz, EQT, etc.  

Comment l'IA générative va-t-elle transformer le métier d'avocat dans les années à venir ?

C'est compliqué à prédire. Je pense que le métier va évoluer, tout comme la programmation où la façon de coder est en train de changer. Ma conviction est que les avocats vont devenir de plus en plus précieux, et que les meilleurs pourront, à l'instar des meilleurs programmeurs, accomplir davantage car l'IA leur donnera davantage de levier. Certaines tâches simples vont sans doute devenir moins onéreuses, comme la rédaction d'un NDA que des modèles d'IA peuvent effectuer. En revanche, les sujets juridiques complexes et importants seront toujours traités par des humains experts et spécialisés. Les modèles d'IA ne remplacent pas cela.

Malgré les progrès rapides de l’IA, vous pensez donc que le métier d’avocat restera fondamentalement irremplaçable ?

Lorsque vous engagez un grand cabinet pour un litige majeur ou une transaction importante qui met en jeu la vie de votre entreprise, vous payez l'engagement et la compétence de ce cabinet. C'est là que réside la valeur. Je pense que les clients voudront toujours avoir des humains dans la boucle, pour des raisons de performance mais aussi réglementaires. Je ne crois donc pas du tout à une disparition du métier d'avocat, tout comme je ne crois pas que nous aurons des applications logicielles entièrement conçues par des modèles d'IA dans les trois à cinq prochaines années, sans humains pour les améliorer ou les tester. 

Gabe Pereyra est président et cofondateur d'Harvey, une plateforme d’IA dédiée aux services juridiques professionnels, notamment dans le droit, la fiscalité et la finance. Avant de fonder Harvey en 2022, il a été chercheur en intelligence artificielle chez Meta et Google. Diplômé en informatique de l’Université de Californie du Sud, il a également entrepris un doctorat en neurosciences à l’Université d’Oxford, financé par DeepMind, avant de se consacrer à l’entrepreneuriat.