Francesco Ferro (CEO de PAL Robotics) "L'Europe perd un savoir-faire dans la robotique qu'elle a contribué à construire"

Basée à Barcelone depuis sa création en 2004, PAL Robotics figure parmi les acteurs historiques européens de la robotique humanoïde. L'entreprise a développé plusieurs générations de robots bipèdes, dont REEM-A, REEM-C puis TALOS, une plateforme humanoïde destinée à la recherche avancée.

Présenté en 2017 et développé en collaboration avec le LAAS-CNRS à Toulouse, TALOS est conçu comme une plateforme de recherche sur la locomotion dynamique et la manipulation, utilisée dans différents projets académiques et industriels. PAL Robotics dispose par ailleurs d’implantations à Toulouse et en Italie. La start-up présente cette semaine au Mobile World Congress (MWC) de Barcelone son robot humanoïde Kangaroo.

JDN. PAL Robotics est l’une des rares start-up européennes présentes dans le domaine de la robotique humanoïde. Est-ce un défi ou un avantage ?

Francesco Ferro est le CEO de PAL Robotics © PAL Robotics

Francesco Ferro. Récemment, plus qu’un avantage, c’est pour moi un handicap. En Europe, sur le plan bureaucratique, nous n’avons pas encore trouvé le bon rythme pour avancer, alors que nous évoluons dans une compétition mondiale. Nos concurrents, notamment en Asie (Unitree, AgiBot…), bénéficient d’un fort soutien de l’État, avec des financements considérables. Aux États-Unis, les entreprises peuvent s’appuyer sur la puissance du capital-risque et sur de grands groupes industriels qui ont besoin de ces robots pour de multiples applications.

L’Europe a-t-elle une chance de rattraper son retard ?

Il y a de moins en moins d’entreprises européennes qui prennent la robotique vraiment au sérieux. Nous sommes en train de perdre un savoir-faire que nous avons contribué à construire. Aujourd’hui, la Chine concentre une grande partie de la production robotique. Nous avons encore quelques exemples en Europe, mais la pression est forte.

Je ne sais pas combien de temps nous pourrons tenir face aux différences de prix, à la vitesse d’exécution et aux nouvelles pratiques industrielles. Parfois, au lieu de ressentir du soutien, nous avons le sentiment d’être davantage contraints. Si l’Europe parvient à accélérer, nous pourrons peut-être encore rester compétitifs.

Pouvez-vous détailler vos différents robots et leurs usages ?

Les robots Kangaroo représentent l’état de l’art de la robotique en matière de capteurs et de perception. Ils intègrent un contrôle en force (torque control) grâce à des capteurs de couple embarqués dans les articulations, permettant une interaction fine, dynamique et sécurisée avec l’environnement.

Kangaroo s’inscrit dans la continuité technologique de TALOS, lui-même issu des développements antérieurs de REEM-C. utilisée dans de nombreux laboratoires et projets européens. C’était l’un des premiers robots utilisés dans des projets pilotes européens, notamment avec Airbus. Airbus a été l’une des premières grandes entreprises industrielles à s’intéresser concrètement à l’utilisation de robots humanoïdes bipèdes pour des applications en usine.

Et les autres robots ?

Pour la partie des manipulateurs mobiles, nous avons les TIAGo Pro. Et le troisième business unit concerne l’intralogistique. Nous avons des bases mobiles ainsi que les robots StockBot. StockBot est un robot qui réalise des inventaires de manière autonome. Nous travaillons avec des retailers, notamment Decathlon. Merci à Decathlon de nous avoir donné la possibilité d’être présents dans 40 pays. Nous sommes implantés dans une quinzaine de pays au niveau mondial et nous avons déjà installé environ 100 robots qui réalisent des inventaires chaque jour.

Quels sont vos types de clients et quelles sont les applications principales ?

Pour la partie manipulation mobile, nos robots sont utilisés dans la logistique et l’industrie manufacturière. Ils réalisent des opérations de pick-and-place, déplacent des objets et collaborent avec d’autres systèmes robotisés, en particulier des bases mobiles couplées à des bras manipulateurs.

Nous intervenons également dans le secteur de la santé, auprès des patients, dans les hôpitaux et les résidences pour personnes âgées. Nous y développons plusieurs projets pilotes, car nous savons que les ressources humaines y seront de plus en plus contraintes à l’avenir.

Plus récemment, nous avons travaillé dans l’agriculture. Dans le cadre de projets européens, nous développons des solutions pour intervenir dans les vignes, notamment pour la récolte et la taille des raisins. L’agriculture représente un marché stratégique : la main-d’œuvre se raréfie, alors même que la production alimentaire demeure un besoin fondamental et durable.

Combien coûtent vos robots ?

Les prix ont fortement baissé. Il y a quelques années, les robots les plus coûteux pouvaient atteindre 900 000 euros. Aujourd’hui, les modèles les plus chers se situent autour de 200 000 euros. Nous ne sommes toutefois pas encore pleinement compétitifs face à la Chine, notamment en raison de l’accès aux matières premières et aux composants.

Quels sont les défis que pose le développement de ces robots ?

Au-delà de la mécatronique, la robotique est avant tout un immense travail d’intégration. Il ne s’agit pas seulement de faire collaborer des mécaniciens et des électroniciens, mais aussi des spécialistes du contrôle et du logiciel. Nous avons la chance de disposer d’une équipe multiculturelle, habituée à travailler efficacement ensemble.

Les défis sont nombreux : la complexité de fabrication, celle des applications, mais aussi la nécessité de démontrer aux clients que, sur le long terme, ces solutions sont plus performantes que les alternatives actuelles. Se pose également la question de la scalabilité : si nous devons produire 200 robots aujourd’hui et que la demande chute demain, comment ajuster notre capacité industrielle ?

La fiabilité constitue un autre enjeu majeur. Dans certains secteurs, un taux de fiabilité de 80% peut être acceptable. En robotique, cela ne suffit pas : nous devons nous rapprocher des 100%, sans quoi les robots ne peuvent pas fonctionner correctement. Il s’agit donc de trouver le bon équilibre et de déployer ces technologies là où elles apportent une véritable valeur ajoutée.

Pourquoi est-il important de développer des robots humanoïdes ?

C’est très simple : toutes les usines existantes ont été conçues pour les humains. Ces robots peuvent s’intégrer dans ces environnements. Nous avons déjà transformé nos villes pour les voitures : routes, infrastructures... Je ne pense pas que l’industrie fasse la même chose pour les robots. Certains pensent qu’il faut créer des usines entièrement conçues pour les robots, avec des infrastructures spécifiques. Je crois plutôt que nous devons développer des machines flexibles et polyvalentes, capables d’intervenir dans des environnements existants, notamment dans des situations dangereuses.

Hormis votre origine, qu’est-ce qui vous différencie de vos concurrents ?

Un point important à mes yeux est que nous ne développons pas d’applications militaires. Or, une grande partie des robots que l’on voit émerger récemment sont également destinés à des usages liés à la défense. Pour moi, c’est regrettable, car je crois que la robotique doit servir à aider les personnes, et non à les opposer.