Charles-Henri Blanchet (CEO de Manifest) "Manifest proposera un modèle Robot-as-a-Service"
Installée à Toulouse, la start-up Manifest développe depuis un an des robots humanoïdes destinés au secteur de la défense, avec un premier cas d'usage très concret : l'inspection industrielle.
Ne vous fiez pas à son nom : Charles-Henri Blanchet est américain. Mais après plus de vingt ans passés dans l’écosystème des start-up de la Silicon Valley, l’entrepreneur a choisi la France pour lancer sa nouvelle aventure. Pour le JDN, il revient sur son parcours, sa vision du marché des robots humanoïdes et les défis de créer une entreprise deeptech en France.
JDN. Que développe exactement Manifest ?
Charles-Henri Blanchet. Nous nous concentrons sur les besoins des acteurs de la défense, qu’il s’agisse des forces armées ou de l’écosystème des industriels de la défense. Le premier cas d’usage sur lequel nous travaillons avec les robots humanoïdes est l’inspection. Cela peut par exemple consister à inspecter des pièces fournies par des sous-traitants ou à contrôler les processus en fin de chaîne de production, comme vérifier un char avant sa livraison au client. Du côté des forces armées, il s’agit plutôt d’inspecter des équipements. C’est une tâche essentielle : vérifier l’état de grenades, d’armements ou d’autres matériels avant leur utilisation.
Quel a été votre parcours avant de lancer Manifest ?
J’ai passé une vingtaine d’années à San Francisco et dans l’écosystème des start-up financées par le capital-risque. Manifest est ma sixième entreprise. J’ai d’abord évolué dans le domaine du data-as-a-service, puis dans l’industrie spatiale, notamment chez ICEYE, une entreprise finlandaise spécialisée dans les données satellitaires utilisant des satellites radar pour observer la Terre. Cela m’a permis d’acquérir une expérience à la fois dans le logiciel et dans le matériel. Les quatre entreprises dans lesquelles j’ai occupé des fonctions de direction ont connu un grand succès, pour une valeur cumulée d’environ six milliards de dollars.
Qu’est-ce qui vous a convaincu de vous lancer dans les robots humanoïdes ?
J’ai écouté un podcast avec le fondateur de Figure AI, Brett Adcock. Il y évoquait l’idée d’une opportunité dite "brownfield". Le monde physique a déjà été conçu pour les humains. Les bâtiments, les hôpitaux, les bureaux ou encore nos maisons sont organisés autour de l’anatomie et des capacités humaines. Des robots humanoïdes peuvent donc s’y intégrer directement, sans qu’il soit nécessaire de reconstruire tout l’environnement. Cette idée m’a semblé très pertinente. Il parlait aussi du prix qu’il visait pour ces robots : environ 30 000 dollars par unité. Quand j’ai entendu cela, j’ai été surpris. J’imaginais plutôt des machines coûtant près d’un million de dollars chacune. Au départ, je ne pensais pas nécessairement créer une entreprise de robots humanoïdes. C’est une ambition immense, un peu comme annoncer que l’on veut lancer une entreprise automobile.
Pourquoi avoir choisi l’inspection dans le secteur de la défense comme cas d’usage ?
La première chose que j’ai faite a été d’étudier la chaîne d’approvisionnement en Europe. Je voulais savoir s’il était réellement possible de construire ce type de robot en s’appuyant sur des fournisseurs européens. En Europe, nous savons fabriquer des batteries, des actionneurs, des moteurs ou des systèmes énergétiques. Ce sont des composants que l’industrie automobile produit déjà, notamment en France et dans d’autres pays européens.
Ensuite, je me suis intéressé aux clients potentiels. J’ai étudié différents marchés, ce qui m’a conduit vers le cas d’usage de l’inspection. L’inspection implique déjà des humains qui se déplacent dans des environnements industriels ou techniques. On peut presque voir cela comme une plateforme de capteurs mobile : une personne qui marche et observe. Pour un robot humanoïde, c’est donc un cas d’usage plus simple que beaucoup d’autres.
A quel stade en est aujourd’hui le développement de votre robot ?
Nous construisons actuellement un premier prototype. Il s’agira d’un torse humanoïde équipé de bras, de mains, d’une tête et de plusieurs types de capteurs. Le robot utilisera notamment des caméras RGB-D, des capteurs optiques haute résolution ainsi que des capteurs thermiques. Nous utiliserons également des mains très avancées dotées de plusieurs doigts afin de permettre des manipulations précises. Nous construisons actuellement le torse, la tête et le châssis, avant d’intégrer l’ensemble des capteurs, des systèmes de vision et de l’électronique dans la structure. L’objectif est de réaliser une première démonstration dans moins de six mois.
Qu’est-ce qui distingue votre approche technologique ?
Dans l’industrie de la défense, nous avons identifié environ vingt types d’inspection différents. Aujourd’hui, les humains utilisent déjà une vingtaine de capteurs pour réaliser ces contrôles. Cela inclut par exemple les courants de Foucault, l’inspection ultrasonique, la vision optique ou encore l’imagerie thermique. Notre idée est d’intégrer ces capteurs directement dans les mains du robot. Nous développons également un "cerveau d’inspection" distinct du cerveau humanoïde lui-même. Ce système fusionnera les données provenant de différents capteurs afin de produire des analyses et d’aider à la prise de décision.
Quel sera votre modèle économique pour commercialiser ces robots ?
Nous ne souhaitons pas vendre les robots. Notre objectif est de proposer un modèle Robot-as-a-Service. Dans ce modèle, nous restons responsables du robot et de sa performance. Les clients paient un abonnement pour utiliser la technologie. Le leasing permet aux entreprises de ne pas considérer ces robots comme un investissement lourd en capital, mais plutôt comme un service. Le coût devrait représenter environ 60% du coût d’un employé humain. Mais un robot peut fonctionner presque 24 heures par jour, ce qui lui permet de produire deux à trois fois plus de travail.
Pourquoi avoir choisi Toulouse pour installer Manifest ?
La France m’a beaucoup plu. Les gens, la culture… même si certains aspects peuvent être un peu déroutants pour un Américain. Quand je suis arrivé, je parlais déjà un peu français, ce qui m’a aidé à m’intégrer. J’ai ensuite voyagé dans plusieurs régions du pays avant de choisir Toulouse. Toulouse possède un tissu industriel très dense. Des acteurs majeurs comme Airbus y sont installés et travaillent également sur des programmes liés à la défense. Pour moi, Toulouse est l’une des meilleures villes au monde pour développer ce type d’entreprise.
Créer une entreprise de robotique humanoïde en France est-il un avantage ou un défi ?
Travailler en France a été un défi important pour moi. Au début, je suis arrivé avec un état d’esprit très américain. Je pensais pouvoir dire simplement : "Voilà ce que je vais construire. Faites-moi confiance." Aux Etats-Unis, cela fonctionne souvent. Mais j’ai rapidement compris qu’en France ce modèle ne fonctionne pas de la même manière.
J’ai donc changé de stratégie. Plutôt que de lever beaucoup de capital dès le départ, j’ai choisi de construire d’abord un prototype simple. J’ai aussi appris à travailler avec des acteurs publics comme Bpifrance. Des programmes comme French Tech peuvent jouer un rôle important pour la crédibilité d’une entreprise. Nous avançons donc étape par étape.
Comment jugez-vous aujourd’hui l’écosystème français de l’IA et de la robotique ?
La France dispose d’un écosystème très intéressant, avec à la fois des compétences en logiciel et en matériel. Des entreprises comme Mistral AI ont réussi à lever des montants très importants, ce qui montre qu’il existe une dynamique forte. Je pense qu’il existe de nombreuses opportunités de collaboration avec les entreprises françaises, qu’il s’agisse de grands groupes, de PME ou de startups.