Comment Hugging Face démocratise la robotique augmentée par l'IA
Quel meilleur VRP que Jensen Huang ? Le fondateur de Nvidia s’est pris d’affection pour Reachy Mini, un robot mignon, haut comme trois pommes (28 cm), attirant immédiatement la sympathie avec ses yeux asymétriques et ses antennes télescopiques. A la dernière édition du CES à Las Vegas, le patron, tout de cuir vêtu comme à son habitude, a montré comment ce petit R2D2 peut devenir un collègue de bureau idéal avec qui échanger sur n’importe quel sujet en langage naturel (voir la vidéo).
Un sacré coup de projecteur pour le dernier robot en date de Hugging Face. Fondée il y a dix ans par trois Français, la société, surnommée la GitHub de l’IA, est avant tout connue pour faciliter l'adoption par les entreprises de modèles IA open source. Hugging Face a répliqué ce modèle économique au monde des robots.
En mai 2024, la scale-up lançait, sous la direction de Rémi Cadene, un ancien ingénieur du programme Optimus de Tesla, la bibliothèque LeRobot. Basé sur PyTorch, ce framework open-source est conçu pour démocratiser l'accès aux modèles d'apprentissage en robotique et aux données d'entraînement. La plateforme compte 21 100 stars sur GitHub et fait l’objet de 3 500 forks.
En avril 2025, Hugging Face met un pied dans le hardware en rachetant Pollen Robotics, une startup bordelaise d’une vingtaine de personnes créée par deux anciens chercheurs de l'Inria, Matthieu Lapeyre et Pierre Rouanet. Avec cette acquisition, Hugging Face devient propriétaire de Reachy 2. Grand frère de Reachy Mini, ce robot humanoïde sophistiqué a déjà la même bouille sympathique mais possède en plus une base mobile équipée de trois omni-roues, d'un système LiDAR et de bras articulés lui permettant de supporter des charges jusqu’à 3 kg.
Au regard de son prix, environ 70 000 dollars, Reachy 2 se destine aux équipes de R&D et aux laboratoires de recherche. Autre atout, il est téléopérable. A l’aide d’un casque de réalité virtuelle, un opérateur peut contrôler les actions du robot et même lui apprendre de nouveaux mouvements. "Cela permet de l’entraîner pour le rendre plus autonome selon l’analyse contextuelle", explique Rémi Fabre, ingénieur roboticien à Pollen Robotics.
Proposé en deux configurations - une version lite en le branchant à un câble USB-C, (300 dollars environ) et une version sans fil avec Raspberry Pi 5 embarqué (500 dollars environ), Reachy Mini va beaucoup plus loin dans la démocratisation de la robotique en s’adressant à la population des makers. "Il faut deux heures pour le monter pièce par pièce, poursuit Rémi Fabre. L’utilisateur éprouve non seulement un sentiment de fierté de l’avoir construit lui-même mais il sait aussi, en tout transparence, quels éléments composent le robot. Un parent passionné va, par exemple, monter le robot avec son enfant."
Doter un robot d’émotions et de capacités cognitives
Pollen Robotics cultive également le sentiment d’empathie chez Reachy Mini. "Quand le robot parle, il regarder son interlocuteur et oscille de la tête selon trois orientations, précise Rémi Fabre. Cette charge émotionnelle rend les interactions plus vivantes". On parle alors de cognitive robotics, soit la capacité de jouer telle ou telle émotion.
Mais que faire de ce robot conversationnel ? Reachy Mini est associé à un magasin d’applications, directement téléchargeables sur son dashboard. Il se transforme ainsi en professeur d’échecs ou en coach anglais. Il peut aussi jouer à "un, deux, trois soleil" ou, devenir un hub domotique pour contrôler la température ou les volets roulants de son logement. "Un utilisateur peut créer une application sans compétences logicielles comme, par exemple, transformer le robot en manette de jeu, puis la partager", complète Rémi Fabre.
La famille de robots de Hugging Face ne se limite pas aux deux frères Reachy. Toujours dans sa volonté de rendre accessible la robotique, la société possède à son catalogue, SO-101, un bras robotique open source, vendu entre 100 et 500 dollars selon le niveau d’assemblage, spécifiquement destiné aux développeurs d’IA. S’il n’offre bien sûr pas la même puissance qu’un robot industriel, il est possible, grâce à l'apprentissage par renforcement, de lui apprendre à accomplir des tâches précises.
Incarner l’IA physique open source
Ces machines open source permettent de toucher du doigt l’apport de l’IA générative appliquée à la robotique. Ce qu’on appelle encore l’IA physique, soit la capacité pour une machine de "percevoir" le monde réel et d’interagir avec lui. Dérivés des LLM, de nouveaux modèles dotent les robots de réelles capacités cognitives. Par apprentissage et non par programmation, ils exécutent des ordres complexes et s'adaptent à leur environnement.
Avec SmolVLA, Hugging Face a développé son propre modèle de Vision Langage Action (VLA), entraîné sur les données communautaires de sa plateforme LeRobot. Un modèle VLA traduit des données visuelles et textuelles en commandes motrices permettant à la machine d'effectuer une série d'actions. A la différence d’un LLM appelant des services cloud par APIs, ce type de modèle fonctionne en local, ce qui suppose des ressources embarquées ad hoc.
"C’est une opposition idéologique entre le recours à un modèle de fondation générique ou à un ensemble de modèles spécifiques, commente Rémi Fabre. L’inférence en mode local éviter d’envoyer des données dans le cloud. Ce qui réduit la dépendance aux géants du numérique et permet de conserver la maîtrise des données".
En souhaitant incarner l’IA physique open source, Hugging Face peut, de fait, offrir une offrir une alternative aux modèles propriétaires proposés par les américains Tesla Optimus et Boston Dynamics ou les chinois Xiaomi et Unitree. Un enjeu de souveraineté prégnant dans le contexte géopolitique actuel.
Pour relever ce défi, Hugging Face a constitué un écosystème. Il y a un an, la société a noué une collaboration stratégique avec Nvidia pour combiner le framework LeRobot avec les technologies de robotique du géant américain, Omniverse et Isaac Lab. Ces dernières offrent des possibilité de génération de données synthétiques et de simulation accélérés par GPU. L’objectif étant de pouvoir entraîner et tester des modèles robotiques avant de les déployer sur la machine.
Lancement d’UMA dans le sillage de Hugging Face
Enfin, l’activité robotique déborde du seul périmètre de Hugging Face. En décembre dernier, deux cofondateurs de LeRobot, Rémi Cadène et Simon Alibert, ont créé aux côtés de Pierre Sermanet (ex-Google DeepMind) et Robert Knight (ex-The Robot Studio) la société UMA, pour Universal Mechanical Assistant, avec le soutien de sommités de l’IA comme Yann LeCun (AMI)et Thomas Wolf, chief science chez Hugging Face et un certain Xavier Niel pour business angel.
Basée à Paris, UMA se fixe pour objectifs de concevoir une IA avancée dans le monde physique et de construire des robots humanoïdes prêts à travailler dans des environnements réels, à grande échelle. La jeune pousse entend relever les défis de la robotique dans les domaines de la logistique, de la santé et du maintien à domicile des personnes âgées.
UMA prévoit de développer deux modèles de robots complémentaires : un robot industriel mobile équipé de deux bras pour les entrepôts ou les chaînes de montage et un robot humanoïde capable d'évoluer au milieu d’humains et de collaborer avec eux. Tout un programme.