IA : serons-nous complémentaires, substituables, ou nuisibles ?
Les économistes artificiels cherchent à arbitrer entre la complémentarité ou la substituabilité du futur salarié. Mais c'est encore bien optimiste...
Jusqu’à présent, prendre position sur l’IA consistait à se positionner entre deux scénarios extrêmes. Un premier scénario favorable envisageant une parfaite complémentarité entre le salarié et l’IA. Un deuxième scénario défavorable craignant une complète substituabilité au détriment du salarié. Mais il existe un troisième scénario, plus toxique. Ce troisième scénario imagine que le salarié devienne un nuisible. Rien à voir avec une révolte des robots ou bien l’exercice de quelque ploutocratie technologique. Le nuisible en question serait plutôt du genre Gregor, ce héros malheureux de Franz Kafka se réveillant un matin en insecte, (La Métamorphose, 1915).
Il est étonnant que la recherche académique ne se soit pas penchée davantage sur ce scénario exotique. Est – il si improbable que l’IA nous rabaisse au rang de nuisible ? Est – il si inconcevable d’imaginer que de nous ranger sur le bas - côté ne suffise plus, et qu’il faille songer aussi à désencombrer même la chaussée ? À ce jour, les publications pullulent mais aucune ne sort du cadre convenu par les deux premiers scénarios, complémentarité ou substituabilité. Et parmi ces publications, toutes ne se valent pas. Il y a celles dites sérieuses conjuguant formalisme théorique et études empiriques, comme les publications de Daren Accemoglu (prudent) Philippe Aghion (optimiste), et Erik Brynjolfsson (enthousiaste). Et puis il y a les études qui racontent une histoire récréative mais manquent de profondeur académique, comme celle récente ayant produit son petit effet sur les marchés financiers (The 2028 Global Intelligence Crisis).
Croire au scénario d’une complémentarité entre le futur salarié et l’IA semble de plus en plus difficile à imaginer, à la vitesse où l’IA vampirise le monde professionnel. Mais le pire n’est jamais certain. En effet, même le pire doit remplir certaines conditions pour advenir. En l’occurrence, la théorie économique identifie 2 conditions extrêmes qui pourraient justifier que l’on glisse du scénario positif, celui de la complémentarité, à celui négatif de la substituabilité. La première de ces conditions est que toutes les tâches doivent être remplaçables, pas seulement les métiers aujourd’hui les plus menacés (cols blancs). La deuxième condition est que l’IA ne soit plus simplement un outil d’aide à la recherche et au développement, mais soit elle-même son propre moteur. Que l’IA s’auto – entretienne en quelque sorte, une vision agressive des tenants de la croissance endogène. À ces deux conditions, la croissance économique pourrait alors devenir exponentielle, et le salarié remplacé complètement. Les conséquences en termes de revenu, de pouvoir d’achat, et toute autre mesure de bien - être économique seraient alors catastrophiques pour l’ex salarié. À moins d’imaginer une intervention des autorités pour imposer par exemple la fameuse taxe sur les robots produisant, pourquoi pas, une rente éternelle aux salariés déchus.
Mais il existe donc une troisième piste, dont personne ne parle. Et si nous devenions des nuisibles, dans tous les sens du terme ou presque... « Un matin, au sortir de rêves agités, Gregor Samsa se réveilla transformé dans son lit en un monstrueux insecte. » Ce célèbre incipit de La Métamorphose de Franz Kafka résume on ne peut mieux l’idée de cette troisième piste. En effet, imaginons que l’IA transforme à ce point le monde qu’il nous prive alors de son usage. Et voilà nos corps maladroits, ridicules, nos membres cherchant quelque prise où se retenir de tomber dans ce nouveau monde fait de bits, de corrélations, et d’âmes digitales ; « Il avait beau se projeter sur la droite avec toute son énergie, il basculait en arrière sur le dos… ». L’IA produirait alors l’effet inverse de l’effet voulu, au lieu de nous rendre le monde disponible, l’IA nous le rendrait indisponible.
Nous n’aurions pourtant rien perdu de notre capacité à nous émouvoir, tel Gregor se rappelant à sa vraie nature d’animal sensible à l’écoute de sa sœur jouant du violon : « Gregor se traîna un peu plus en avant et posa sa tête contre la porte afin de ne rien perdre de la musique ». Un moindre mal, il nous resterait nos yeux pour pleurer en quelque sorte. Mais le reste du temps, nous serions condamnés à l’errance, gratter les murs, flairer le danger, à l’affût de l’hostile, « il n’avait désormais plus rien d’autre à faire qu’à attendre ; alors assailli de remords et d’inquiétude, il se mit à ramper, ramper sur tout… ». Empotés impotents, invisibles encombrants, nous n’aurons pour seule ambition que de ne pas nous faire écraser malencontreusement par l’IA. Ne pas susciter sa frayeur à la vue de notre abjecte apparence.
Terminons sur une note positive, quand même. Peut – être cette nouvelle ère sera-t-elle l’occasion d’éclairer enfin l’absurdité de notre triste condition. Jusqu’à présent, il n’y avait pas meilleure définition que celle d’Albert Camus : « l’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde », Le Mythe de Sisyphe, 1942. Demain, l’absurde résulterait plutôt de notre incapacité à comprendre le langage du nouveau monde, un monde bavard mais inaudible. Nous chuchoterons alors nos existences.
« Que savions - nous faire de nos mains », Arthur Teboul, Feu! Chatterton.