SpaceX, Anthropic, OpenAI : trois IPO, trois stratégies, un affrontement
Réduit à la disette depuis 2022 et la remontée des taux pour juguler l’inflation post-Covid, le secteur des entrées en bourse est sur le point de connaître un spectaculaire rebond avec l’arrivée imminente sur les marchés publics de SpaceX, OpenAI (respectivement la première et la deuxième entreprise non cotées les mieux valorisées au monde) et Anthropic. Chacune d’entre elles pourrait atteindre une valorisation post-IPO de mille milliards de dollars, tandis qu’Elon Musk pourrait devenir le premier billionaire de l’histoire.
La valorisation de ces trois entreprises est étroitement corrélée à l’essor de l’IA, exclusivement pour OpenAI et Anthropic, et dans une certaine mesure pour SpaceX, qui a absorbé xAI en février. Comme le montrent le récent procès (perdu) d’Elon Musk contre OpenAI, et la rivalité qui oppose Sam Altman à Dario Amodei, leur histoire et leurs modèles économiques respectifs sont étroitement liés.
SpaceX : le pari du New Space… ou de l’IA ?
A tout seigneur, tout honneur. L’entrée en bourse de SpaceX est d’ores et déjà historique et hyperbolique avant même qu’elle ait eu lieu. Elon Musk table sur une valorisation de 2 000 milliards de dollars post-IPO, ce qui en ferait la plus grosse entrée en bourse de l’histoire, devant celle de Saudi Aramco, valorisée à 1 700 milliards de dollars suite à son entrée à la bourse de Riyad en décembre 2019. SpaceX entend surtout lever 80 milliards de dollars, bien davantage que les 29 milliards levés par Saudi Aramco en 2019. L’entrée en bourse ferait du patron de Tesla le dirigeant de deux des entreprises cotées américaines parmi les mieux valorisées, situation inédite dans l’histoire récente. Ajoutons qu’il n’est guère courant de voir une entreprise spécialisée dans la construction de fusées et de satellites, sur un marché américain des start-up largement orienté vers le logiciel.
Mais l’entrée en bourse de SpaceX est en réalité également celle de xAI, absorbée par SpaceX début février. Elon Musk surfe donc sur l’essor de l’IA en plus de celui du New Space et de l’internet par satellite pour convaincre les investisseurs. SpaceX est également en passe de racheter Cursor, l’un des principaux spécialistes du vibe coding, ce qui pourrait donner un sérieux coup de boost à xAI sur l’IA, coup de pouce dont l’entreprise a bien besoin. Distancée sur la puissance de ses modèles par ses rivaux Google, OpenAI et Anthropic, la société a accusé une perte opérationnelle de 6,4 milliards de dollars, tandis que l’essentiel de son chiffre d’affaires provient du réseau social X.
L’entrée en bourse va donc constituer un test en temps réel pour le cap adopté par Elon Musk sur l’IA, en déterminant si les investisseurs croient dans la capacité de xAI à se tailler une place face à ses concurrents, et à la capacité de l’entreprise à établir un écosystème incluant création de modèles et couche applicative pour les entreprises fournie par Cursor. Cette dernière constitue à cet égard un sérieux atout, tant sa croissance est spectaculaire : elle cumule actuellement 3 milliards de dollars de chiffre d’affaires annualisé, contre 2 en février, et table sur 6 milliards d’ici la fin 2026.
L’entrée en bourse va également tester la foi des investisseurs dans le marché de l’internet par satellite, pour l’heure encore un service de niche avec dix millions d’abonnés dans le monde, mais doté d’un fort potentiel commercial et constituant un puissant atout en matière de souveraineté.
Anthropic, la validation d'une stratégie B2B
Anthropic se trouve dans une position de force à l’approche de son entrée sur les marchés publics. Depuis la sortie de Claude Code et Claude Work fin 2025, l’entreprise s’est imposée comme le leader de l’IA agentique au service de la démocratisation de l’IA en entreprise. Porté par une forte croissance, Anthropic a dépassé OpenAI en chiffre d’affaires annualisé début avril.
Et l’entreprise dirigée par Dario Amodei vient pour la première fois d’atteindre la rentabilité, avec un bénéfice opérationnel de 559 millions de dollars au deuxième trimestre, portée par une forte hausse du chiffre d’affaires (10,9 milliards de dollars, presque deux fois plus qu’au premier trimestre). Le chiffre d’affaires d’Anthropic croît désormais plus rapidement que celui de Zoom durant la pandémie. En plus d’être de nature à rassurer les investisseurs, cette nouvelle présente avantageusement l’entreprise face à sa rivale OpenAI, qui de son côté continue d’accuser de lourdes pertes et ne prévoit pas d’être rentable avant 2030.
L’entrée en bourse constitue ainsi à maints égards un plébiscite sur la stratégie d’IA agentique professionnelle sur laquelle a misé Anthropic, par opposition à celle, plus grand public, d’OpenAI, pari dont les marchés semblent pour l’heure valider la pertinence.
Cela ne signifie pas pour autant qu’Anthropic n’ait aucune inquiétude à se faire en prévision de son entrée sur les marchés. D’abord, l’entreprise a certes atteint la rentabilité en misant sur un modèle plus frugal (moins de GPUs achetées, moins d’investissements dans les centres de données) et en ciblant un public plus restreint de professionnels plutôt que la masse des consommateurs. Mais elle a également atteint ce résultat au prix de restriction d’usages pour les utilisateurs, d’un arrangement financier avec SpaceX qui lui a permis d’obtenir momentanément un rabais sur l’utilisation du supercalculateur Colossus. L’entreprise va tôt ou tard devoir réaliser de coûteux investissements supplémentaires dans le cloud pour continuer à nourrir sa croissance. La société a d’ailleurs signé une série de nouveaux contrats de centres de données ces dernières semaines afin d'augmenter ses capacités, notamment avec SpaceX.
En outre, si les relations de Dario Amodei avec la Maison-Blanche se sont récemment améliorées, les investisseurs auront encore en tête la vive querelle qui a opposé l’entreprise au gouvernement américain en mars, et suite à laquelle celle-ci a brièvement été mise au ban de l’administration américaine. Le sujet est épineux pour Anthropic : d’un côté, la société joue sur son image de chevalier blanc de l’IA face à ses rivaux, dont OpenAI, une image qu’une proximité trop grande avec l’administration Trump et l’armée américaine pourrait entacher. De l’autre, une guerre ouverte avec celle-ci pourrait priver Anthropic de juteux contrats professionnels et freiner l’un de ses principaux leviers de croissance.
OpenAI ou le pari de la croissance à tout prix
Les enjeux que soulève l’entrée en bourse d’OpenAI sont quasiment le miroir de ceux d’Anthropic. La société de Sam Altman a en effet adopté une stratégie radicalement différente de celle de sa jeune rivale. Là où Anthropic s’efforce d’atteindre rapidement la rentabilité en offrant un produit taillé pour l’adoption par les entreprises et en misant sur la vente d’abonnements professionnels, OpenAI a fait le choix de cibler le grand public et d’atteindre rapidement une masse critique d’utilisateurs, quitte à perdre beaucoup d’argent, en prévoyant de devenir à terme rentable grâce à la publicité. Un modèle qui fait écho à celui qui a assis la prospérité de géants comme Google et Facebook.
C’est en outre pour rattraper Anthropic qu’OpenAI a décidé d’accélérer son introduction en bourse. Son point fort est la popularité de son produit auprès du grand public : 920 millions d’utilisateurs hebdomadaires, ce qui lui offre un important effet réseau et devrait convaincre les investisseurs que l’entreprise n’est pas près d’être évincée de la course à l’IA. Elle ne compte en revanche que 55 millions d’abonnés payants, ce qui, cumulé à ses investissements faramineux pour acquérir davantage de puissances de calcul, pèse sur ses résultats financiers.
Au moment de l’entrée en bourse, les investisseurs jugeront donc sa capacité à convertir d’autres utilisateurs payants, mais aussi à générer davantage de revenus via la publicité. Malgré des débuts difficiles, OpenAI table sur 100 milliards de chiffres d’affaires permis par la publicité d’ici 2030. Un chiffre ambitieux, puisqu’il s’agit de la moitié de ce que les formidables machines publicitaires de Google et Meta dégagent annuellement (respectivement 214 et 196 milliards de dollars). A voir ce qu’en penseront les investisseurs.